Syrie. Témoignage de l’activiste Ayman al-Aswad sur le début de la révolution syrienne à Daraa – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 mars 2014

A l’approche du 3ème anniversaire du déclenchement de la révolution syrienne contre Bachar al-Assad, et alors que la volonté de survie du chef de l’Etat syrien se traduit par des pratiques d’une barbarie extrême contre la population syrienne et par des destructions dont la Syrie mettra des décennies à se relever, il n’est pas inutile de rappeler que le mouvement de contestation a débuté à Daraa, en mars 2011, de manière totalement pacifique.

C’est ce dont témoigne ci-dessous Ayman al-Aswad, opposant notoire et activiste politique, que son engagement et son rôle dans la protestation populaire ont contraint au bout de quelques mois à fuir son pays.

L'activitse politique Ayman al-AswadL’activiste politique Ayman al-Aswad

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Opposants ou favorables au régime, les Syriens savent que la révolution, qui a commencé à Daraa, était strictement pacifique. Durant un long moment, elle s’est caractérisée par des slogans appelant à la réforme. Mais le régime en a déformé l’image et tenté de faire croire au monde que, depuis le premier jour, elle était armée.

Je suis Ayman al-Aswad. Je suis réfugié politique en France. Je suis natif de Daraa. Mon témoignage s’adresse aux non-Syriens et en particulier aux Occidentaux qui croient que la révolution a débuté avec les armes, comme le pouvoir le prétend. Je continue à suivre au jour le jour ce qui se passe en Syrie et entretiens des relations suivies avec les activistes de l’intérieur. Mais je ne parlerai ici que de ce que j’ai vu personnellement, entre le 18 mars 2011, date de début de la révolution, et le 12 mai 2011, le jour où je me suis réfugié en Jordanie.

En résonnance avec le printemps arabe en Egypte, en Tunisie et ailleurs, la Syrie toute entière était sur des charbons ardents. Plus que tous les autres peuples de ce printemps, ses habitants avaient enduré les mauvais traitements des appareils de sécurité de leur pays.

Quelques jours plus tôt, et plus précisément le 15 mars, une vingtaine d’opposants dont j’étais, et dont la moyenne d’âge dépassait les cinquante ans, ont essayé de protester devant le Palais de Justice de Daraa, en réponse aux appels lancés dans l’ensemble de la Syrie à déclencher la révolution. Malheureusement, nous n’y sommes pas parvenus, la sécurité nous ayant précédés sur les lieux et y ayant entassé des milliers d’agents.

On se souvient que des enfants avaient été arrêtés dans la ville pour avoir écrit sur les murs de leur école, inspirés par ce qu’ils avaient entendu à la télévision, des slogans comme « ton tour est venu ô Docteur » ou « le peuple veut la chute du régime« .

Le 18 mars, une manifestation a démarré, avec une trentaine de jeunes gens qui s’étaient mis d’accord, depuis une mosquée du vieux Daraa. A ceux qui se demandent pourquoi la manifestation est partie d’une mosquée, je répondrai qu’il n’existe dans cette ville, qui compte quand même plus de 100 000 habitants, ni cinéma, ni théâtre, ni opéra, et que le régime avait déjà supprimé tous les lieux « culturels »… En moins d’un quart d’heure, ils étaient devenus 300. Nous, les opposants, nous ignorions tout des intentions de ces jeunes.

Je les ai vite rejoints. Une bonne partie d’entre eux avaient été ou étaient encore mes élèves : depuis plus de 20 ans, j’enseignais les mathématiques dans les lycées de la ville. Les participants réclamaient le renvoi du gouverneur de Daraa dont ils avaient souffert de l’injustice. Des slogans dénonçaient « le voleur Rami Makhlouf« , un cousin du chef de l’Etat, principal acteur du pillage organisé des ressources du peuple au profit de la famille al-Assad. Il s’était approprié tous les rouages de l’économie du pays. Sa société la plus connue est la compagnie de téléphonie mobile Syriatel.

Lorsque je suis arrivé, mes étudiants m’ont porté en triomphe sur leurs épaules. Ils connaissaient mes positions d’opposant. J’ai lancé deux slogans que tous ont repris derrière moi. Le premier disait : « Où es-tu liberté ? Ne vois-tu pas les militaires entre toi et nous ?« , et le second : « Ne t’en fais pas, toi qui es détenu. Tout le peuple syrien veut ce que tu veux« . Pendant ce temps, d’importantes forces de sécurité s’étaient rassemblées. Une partie d’entre elles avaient été acheminées de Damas par hélicoptères, comme nous l’avions vu de nos yeux. Durant 10 minutes, elles ont essayé de nous disperser en utilisant des canons à eaux. Puis, soudain, sans même un avertissement ou un tir de semonce, elles ont ouvert le feu directement sur nous. Deux jeunes gens sont tombés en martyrs : Housam Ayyach et Mahmoud al-Jawabra. Un troisième a été blessé.

Le jour suivant, près de 30 000 habitants de Daraa ont participé aux funérailles des défunts. Tous les slogans sont restés purement revendicatifs. Le plus fort d’entre eux énonçait : « Qui tue son peuple est un traitre ! »

Les manifestations pacifiques se sont poursuivies quotidiennement. Pour entraîner les habitants dans une confrontation violente, les services de sécurité ont abandonné au centre de la ville, à proximité d’une mosquée, deux camions militaires bourrés d’armes. Mais, au lieu de s’emparer de leur chargement, des activistes les ont reconduits à proximité d’un barrage de l’armée afin que les militaires les récupèrent.

Je voudrais dire ici quelques mots sur les massacres dont j’ai été le témoin direct.

Le 24 mars, la sécurité a attaqué les protestataires rassemblés dans la Mosquée al-Omari faisant parmi eux 8 morts et des dizaines de blessés. Durant toute la journée, il nous a été impossible de porter secours aux blessés en les transportant à l’hôpital, car ils y auraient été immédiatement arrêtés. Le jour de ce massacre, le Dr Ali Ghassab al-Mahamid, son infirmier et le chauffeur de leur ambulance n’ont pas respecté les ordres de la sécurité. Ils ont tenté de secourir les blessés. Ils ont tous les trois été tués dans leur véhicule.

Le lendemain matin, les habitants des villages environnants, qui sont des gens pauvres mais bons, ont entendu parler de ce qui s’était passé dans la ville. Par milliers, ils se sont dirigés vers Daraa à pied, portant avec eux des rameaux d’olivier, du pain et du lait pris sur les rations de leurs enfants. Tout au long de la route, ils criaient « pacifique, pacifique« . A l’entrée nord de la ville, la sécurité leur avait tendu une embuscade. Elle avait positionné des francs-tireurs sur les bâtiments officiels du quartier : la résidence du chef de la Police, le siège de la Sécurité politique, l’édifice du gouvernorat et les bureaux du Parti Baath… Lorsque la foule est arrivée, ils ont tiré sur les gens, faisant en quelques minutes 61 morts et des centaines de blessés, selon le décompte effectué le jour suivant. Si le régime a sanctionné avec une telle brutalité ces villageois, c’est parce qu’il voulait circonscrire le mouvement de contestation à la ville de Daraa et l’empêcher de s’étendre ailleurs.

Le lieu du massacre était limitrophe du quartier appelé Chamal al-Khatt, dont la majorité des habitants sont des chrétiens. Un grand nombre de blessés ont été transportés dans les maisons de ce quartier. Je n’exagère pas en disant que la majorité d’entre elles ont ouvert leurs portes pour les accueillir. Si quelqu’un souhaite recueillir le témoignage d’une femme soignée dans l’une de ces maisons, rien n’est plus simple : elle est maintenant réfugiée à Paris et prête à raconter ce qui s’est passé pour elle.

Les massacres se sont déplacés en direction de plusieurs villages. Il y en a eu à Sanamaïn, à al-Yadouda, à Kafr Chams… A al-Yadouda seul, ils ont fait près de 100 morts. Malgré tout, les manifestations sont restées pacifiques et les slogans purement revendicatifs. Personne n’exigeait alors la chute du régime. Durant ces jours-là, j’exprimais les demandes des gens sur les chaines de télévision satellitaires qui me contactaient par téléphone. Elles concernaient principalement la levée de l’état d’urgence et la libération des prisonniers politiques. Il suffit de taper Ayman al-Aswad en caractères arabes (أيمن الأسود) sur Youtube pour pouvoir le constater.

Le 25 avril, l’armée a attaqué la ville. Elle a utilisé toutes sortes d’armes lourdes : les chars, les véhicules de l’avant blindé, divers types de canons et de mitrailleuses de fabrication russe. C’est alors qu’est apparue à Daraa la première forme de résistance. Une petite trentaine de jeunes gens des quartiers anciens de la ville ont décidé de protéger leurs maisons et les femmes de leur famille. Ils n’avaient à leur disposition que des fusils de chasse. Ils s’étaient retranchés chez eux et n’avaient pas constitué une véritable force de défense. Ils ne cherchaient pas à empêcher la progression des soldats. Ils savaient qu’ils allaient perdre la vie. Nous avons parlé avec eux pour tenter de les raisonner. Ils nous ont dit : « Nous mourrons pour nos maisons avant qu’ils violent nos femmes« . Tous les Syriens savent que, lors de l’occupation de la ville de Hama, en 1982, l’armée a systématiquement violé les femmes. Or l’honneur des femmes est un sujet hautement sensible, s’agissant en particulier des habitants des quartiers anciens de Daraa.

Tandis que l’armée nous bombardait, nous évacuions les blessés d’une maison à une autre. Nous sommes parvenus à assurer des soins à nombre d’entre eux en utilisant les serviettes données par les habitants des lieux, faute de coton et de pansements stériles. Les cimetières nous étant interdits d’accès, nous avons enseveli plus de 200 dépouilles dans les jardins des domiciles privés. L’un des souvenirs les plus douloureux est l’enfouissement des deux fils de Moustapha al-Dahoun. Sa maison n’ayant pas de jardin, nous les avons enterrés dans le sol de la pièce unique de son domicile. La mère de ces jeunes gens n’a pas tardé à les suivre dans la mort : elle ne supportait pas de fouler au pied du matin au soir le sol dans lequel ses enfants étaient enterrés.

Pour empêcher la putréfaction des cadavres que nous ne pouvions ensevelir, nous avons entreposé 82 dépouilles dans des conteneurs réfrigérés destinés au transport des fruits et légumes. Lorsqu’elle a occupé la ville, la sécurité s’est emparé de ces camions et a emporté les corps dans un endroit inconnu. Tous ceux qui résistaient ont été tués. Beaucoup de civils ont également péri. Les issues de la ville ont été bloquées par des barricades et des blindés. L’approvisionnement en eau, en électricité et en moyens de communication a été interrompu. Des milliers de personnes ont été arrêtées. Des francs-tireurs ont été installés partout. L’interdiction de circuler a été imposée durant plusieurs semaines. Les habitants ont éprouvé d’extrêmes difficultés à obtenir de quoi s’alimenter et se soigner. Nombre de gens ont été abattus alors qu’ils se rendaient chez un voisin en quête d’un peu de farine. Huit d’entre eux étaient des handicapés mentaux dont les parents imaginaient que, vu leur état, personne n’ouvrirait le feu sur eux s’ils sortaient pour chercher du pain dans le quartier.

Grâce au téléphone Thuraya que des activistes m’avaient acheté en Allemagne, je continuais malgré tout à répondre aux questions des chaines de télévision par satellite. Les revendications concernaient toujours la levée de l’état d’urgence et la remise en liberté des détenus. Mais les gens réclamaient aussi désormais que le pouvoir cesse de tuer les citoyens.

Quelque temps plus tard, les services de sécurité ayant commencé à me rechercher de maison en maison, les activistes de Daraa ont jugé préférable de me faire quitter la Syrie. Le 12 mai 2011, ils m’ont transporté par des chemins vicinaux jusqu’à la localité de Tall Chihab, à la frontière jordanienne. Je suis entré en Jordanie le même jour.

Ce dont j’ai été le témoin, comme les habitants de Daraa, nécessiterait des livres entiers pour être rapporté en détails. Ceux qui mettent en doute ces informations et souhaitent des éclaircissements n’ont qu’à me contacter.

Au fait, tout ce que j’ai dit sur les massacres est amplement documenté par les images et par le son…

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/03/10/syrie-temoignage-de-lactiviste-ayman-al-aswad-sur-le-debut-de-la-revolution-syrienne-a-daraa/

date : 10/03/2014



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