Syrie. Une histoire de barils… (2) – par Aurélien Pialou – présenté par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 avril 2014

La première partie de ce texte, accessible ici, a été mise ligne le 13 mars 2014.

Après la chute d'un baril à Alep...Après la chute d’un baril à Alep…

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L’hiver 2012-2013 s’installe sur la Syrie. L’Armée libre fait du sur-place. Ses principales offensives n’aboutissent pas. Les groupes qui la constituent ne sont pas coordonnés. Ils manquent d’armes adaptées aux combats en cours. Les livraisons sont irrégulières, incessamment remises en question par les « amis de la Syrie ». Vient le moment où le front de Homs ne dispose plus que de 13.000 balles. Les combattants sont contraints d’amorcer un mouvement de repli. Ils reculent de quelques maisons. Le régime annonce aussitôt, une fois encore, avoir remporté une « victoire décisive » sur les forces de l’opposition. Les positions se figent à travers le pays. Seuls les fronts de Lattaquié, de Ma’arat Nu’man et de Dera’ connaissent encore quelques évolutions.

L’hiver 2013 est aussi celui de l’explosion de la crise humanitaire. Les « déplacés de l’intérieur », qui vivaient dans les champs, campaient dans les jardins publics ou migraient de place en place au gré des combats et des attaques du régime, se retrouvent prisonniers du froid. Ils sont tributaires de l’aide qui s’organise dans l’ensemble de la société civile. La solidarité est extrêmement forte, alors même que, tout le monde le sait, porter secours aux déplacés peut signifier l’arrestation, la torture et la mort. Bientôt des millions de Syriens se meuvent de zone en zone, à la recherche de meilleures conditions de sécurité et de survie.

Les bombardements à l’aide de barils font toujours partie de la panoplie des armes de répression du régime. Pourquoi se priverait-il d’une telle arme…? Mais ils perdent de leur importance. L’effet de surprise ne joue plus. Les populations connaissent la signification de cet objet incertain tombant du ciel, et, surtout, d’autres techniques ont fait leur apparition sur le front. Après l’aviation militaire, à laquelle le recours a été massif depuis l’été 2012, le temps est venu des missiles sol-sol et des SCUD qui s’abattent à proximité des endroits considérés comme « stratégiques » par le régime, en plein cœur des villes insurgées. Rien ne sera épargné aux Syriens qui ont osé proclamer leur désir de dignité…

Comment expliquer cette nouvelle stratégie ? Deux évolutions parallèles majeures permettent d’en saisir le sens.

– La première tient à la manière d’ « approcher » les forces de l’opposition. Incapable de briser leurs offensives – le peut-il d’avantage aujourd’hui ? -, le régime utilise un autre stratagème. Les bombardements massifs de son artillerie lourde et de son aviation lui permettent en quelques heures de réduire des poches de résistance, quitte à précipiter des milliers d’habitants sur les routes. Cette technique est utilisée à deux reprises à Damas, en novembre 2012 : la première fois contre Daraya, l’autre contre le camp du Yarmouk. Ses résultats sont immédiats. Au prix de 200 000 déplacés dans le premier cas, de 500 000 personnes dans le second, le front sud de la capitale est stabilisé. Submergées par le flot des réfugiés, les forces de l’opposition, qui ne disposent ni de réserves alimentaires ni d’abris suffisants, sont paralysées dans leur progression.

– La seconde tient à une réorganisation en profondeur des forces du régime. Leurs carences et leurs piètres performances apparaissent chaque jour plus évidentes aux alliés du régime, principalement les forces du Hizbollah et de l’Iran, dont la montée en puissance se traduit par l’augmentation de l’envoi de combattants et l’accroissement de l’aide au quotidien. L’intégralité du dispositif de répression – parce que la guerre que le régime mène contre sa population et contre les Syriens révoltés est avant tout une campagne de répression tous azimuts – connaît une profonde réorganisation. Les Russes, qui répètent à l’envie qu’ils « honoreront leurs contrats », selon les termes de Vladimir Poutine, fournissent tous les armements que réclame Bachar al-Assad. Encore une fois, pourquoi s’en priveraient-ils ? Tout compte fait, le montant des armes fournies se révèle peu de chose comparé au prestige qu’en retire la nouvelle Russie, dont la résolution manifestée en Syrie laisse sans voix et sans réaction les Etats-Unis et les autres pays occidentaux. Moscou ne mettra un terme à l’inflation qualitative de ses livraisons qu’après deux mises en garde extrêmement claires. Lors d’une visite à Moscou, Benjamin Netanyahou tente de dissuader les Russes, avec qui de nombreux liens existent, principalement d’ordre financier, de livrer certains types de missiles. Ceux-ci ayant néanmoins poursuivi l’approvisionnement de leur allié, l’aviation israélienne bombarde, le 5 juin 2013, une installation russe à proximité de Lattaquié. Les deux autres alliés du régime jouent un rôle décisif dans la mutation du dispositif. Désormais, le Hizbollah et les forces iraniennes encadrent directement les forces du régime qu’ils réorganisent. Ils apprennent aux officiers syriens de l’armée régulière à contrer une guérilla et à opérer en milieu urbain. Les deux alliés bénéficient de l’expérience jadis acquise lors des combats au Liban. Ils forment les troupes d’al-Assad à lutter contre un ennemi finalement aussi coriace que le Hizbollah l’avait été pour les Israéliens. Il faut dire que cet « ennemi », la myriade de combattants de la révolution, se bat… pour sa terre et sa survie.

Dès lors, le déchaînement de la force militaire ne connaît plus de bornes. Sur l’ensemble du Qalamoun, les activistes s’emploient à prévenir leurs compatriotes et les médias étrangers, via les réseaux sociaux entre autres, des départs de missiles vers le nord ou le sud du pays. Les SCUD s’abattent un peu partout, faisant une quantité de morts. En parallèle, les alliés du régime le forcent à concentrer son dispositif sur un espace plus réduit. La ville de Raqqa et la quasi-totalité du gouvernorat de Deir al-Zor, dont les accès échappent au contrôle des forces régulières, sont abandonnées aux insurgés. Ailleurs, le long des grands axes reliant Lattaquié, Tartous, Homs et Damas, des offensives coûteuses en hommes et mobilisant des moyens considérables – le bilan des pertes essuyées par la troupe lors de la conquête de Qusseir reste entouré de secret – montrent l’efficacité du nouveau dispositif et permettent de clamer victoire. Les villes récupérées sont vides d’habitants, mais qu’importe. Cette stratégie accélère la partition du pays et donne aux combats une tournure de plus en plus confessionnelle, mais qu’importe encore.

Au prix du déclenchement d’une guerre au niveau national, armé par une superpuissance et entraîné par deux alliés aguerris dont les troupes se fourvoient dans des massacres de Syriens, Bachar al-Assad est maintenant en mesure de récupérer quelques lambeaux meurtris de son territoire. Ses victoires symboliques l’autorisent à proclamer l’issue prochaine de ce qu’il n’a pas renoncé à qualifier de « guerre extérieure », alors qu’il ne s’agit de rien de plus que d’une opération de répression aux proportions démesurées.

Dans ce nouveau contexte, il se contente de lâcher de temps en temps quelques barils sur les populations des villes assiégées dont il entend faire de la vie un enfer. Mais ces armes primitives ne constituent plus pour lui une arme décisive. L’illusion d’une victoire militaire existe encore chez les alliés du régime qui se refusent à voir que celui-ci ne vainc pas. Il survit seulement en précipitant la Syrie dans le chaos et la destruction.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2014/04/13/syrie-une-histoire-de-barils-2/

date : 13/04/2014



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