Syrie : une journée de combats vue de la frontière turque – Par Antoine Grenapin (à Ceylanpinar)

Article  •  Publié sur Souria Houria le 12 novembre 2012

À la frontière de la Syrie, Ceylanpinar est l’un des derniers points de passage contrôlés par l’armée de Bachar el-Assad. Reportage.

Ceylanpinar est couvert par un intense brouillard. Un brouillard qui accentue davantage encore l’impression de ralenti qui émane de cette ville turque qui a une frontière avec la Syrie. À l’appel des messages répétés au mégaphone par la police, la quasi-totalité des 70 000 habitants ont fui les principales artères de la ville. Une sorte de no man’s land qui en borde un autre, réel celui-là, entre les deux pays. À quelques dizaines de mètres, les insurgés syriens tentent de prendre Ras al-Ain, l’un des deux derniers points de passage avec la Turquie encore aux mains de l’armée fidèle à Bachar el-Assad.

Huit mille réfugiés dans l’urgence

Depuis Ceylanpinar, les détonations d’armes légères et parfois des tirs de mortiers se font entendre. Un écho quasi régulier, qui dure depuis mercredi soir, début des affrontements. « Les nuits ont été atroces, les combats n’ont jamais arrêté », constate Orhan, le regard fixé sur la frontière depuis un muret où ce Turc s’est installé. Comme lui, les habitants sont nombreux à rester aux abords de la frontière, guettant un signe de l’avancée des combats. C’est dans ces circonstances que, la veille, cinq civils ont été blessés côté turc par des balles perdues. Un bilan qui s’ajoute aux 26 Syriens morts jeudi, dont 10 rebelles. À quelques rues de la frontière, l’hôpital de Ceylanpinar ne désemplit pas. Nombre d’ambulances ramènent des Syriens, combattants ou civils, blessés dans les combats. Ces derniers ont été acheminés à pied ou en voiture devant l’un des postes-frontières, auprès des secouristes turcs. L’armée – qui a ordre de ne pas s’immiscer dans les combats, sauf en cas d’agression sur son sol – veille à sécuriser les lieux.

Dans les rues de Ceylanpinar, les ambulances croisent des bus, lancés eux aussi à pleine vitesse. Ils acheminent les civils qui fuient Ras al-Ain jusqu’au camp installé par les autorités turques à trois kilomètres du centre-ville. Mais ce dernier est surchargé, surtout depuis l’arrivée de 8 000 réfugiés la nuit passée, afflux auquel ont dû faire face les autorités dans l’urgence. Alors, de nombreuses familles syriennes, après plusieurs heures de marche, déambulent dans les rues désertes, faute d’endroits pour s’installer.

Deux heures plus tard, l’enthousiasme se lit sur les visages des hommes massés à la frontière. Les insurgés, les « muhalifer », l’auraient emporté. Certains, à Ceylanpinar, montrent les vidéos prises avec leurs téléphones portables, depuis Ras al-Ain. Ils ont franchi la frontière dans l’autre sens tôt ce matin pour prêter main-forte aux insurgés. Sur ces quelques minutes d’images, on distingue un homme donnant des ordres, kalachnikov à la main, ou encore une veste de soldat tachée de sang et abandonnée sur le sol. Une autre vidéo, échangée entre de nombreux portables à Ceylanpinar, montre des soldats syriens capturés réunis dans une pièce sombre par les insurgés. Les rumeurs elles aussi s’échangent : parmi elles, celle qui raconte que des corps sans vie seraient laissés à l’abandon dans les ruelles de Ras al-Ain.

La victoire saluée par des « Allah Akbar »

Côté syrien, la victoire laisse place à un défilé de pick-up blancs qui klaxonnent, transportant des combattants qui laissent éclater leur joie aux cris de « Allah Akbar ». Des cartouches sont tirées en l’air. Des Syriens en profitent pour traverser la frontière par petits groupes et regagner Ras al-Ain, aidés par certains soldats turcs postés tout au long de la frontière. « Rien ne dit que c’est fini », prévient un homme âgé.

Un quart d’heure plus tard, des tirs se font encore entendre, se rapprochant de la ligne de démarcation. Côté turc, c’est l’agitation, tous se réfugient derrière des pans de maisons, dans un quartier vidé de ses habitants. Plus loin, un homme d’une vingtaine d’années montre aux curieux les douilles qu’il a ramassées quelques heures plus tôt. Cette agitation n’est pas du goût des autorités turques et des blindés armés de lances à incendie aspergent la foule. Certains jeunes Kurdes répliquent avec des pierres. Comme si le conflit en Syrie ne faisait pas oublier celui qui dure depuis des années entre la Turquie et sa minorité kurde.

Mais quand les tirs reprennent, la foule se montre moins agitée. Moins réguliers, ces tirs auraient pour objectif de « débusquer les derniers snipers pro-Bachar », explique Hamid, un Syrien réfugié depuis la veille. Des poches de résistance qui continuent de se faire entendre, avec parcimonie, signe que la victoire n’est pas réellement acquise. Un silence de plomb s’installe ensuite, seulement entrecoupé par le bruit des sirènes. Certains Syriens, réfugiés en Turquie le temps des combats, en profitent pour traverser la frontière et retourner s’installer chez eux. Ceux qui préfèrent attendre que la situation se soit stabilisée plus durablement et les habitants de Ceylanpinar regagnent tranquillement le centre-ville. Là, l’épaisse couche de brouillard ne s’est toujours pas levée.

source: http://www.lepoint.fr/monde/syrie-une-journee-de-combat-vue-de-la-frontiere-turque-10-11-2012-1527473_24.php



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