Syrie : victoire de la barbarie – par Tahar Ben Jelloun

Article  •  Publié sur Souria Houria le 2 octobre 2013

Grâce à l’ONU, Bachar el-Assad est autorisé à poursuivre le massacre de son peuple à condition qu’il n’utilise pas les armes chimiques, s’emporte Tahar Ben Jelloun.

 

Le 27 septembre dernier, les Nations unies ont réussi à se mettre d’accord : la résolution 2118 annonce la destruction de l’arsenal chimique de Bachar el-Assad. S’il ne respecte pas ses engagements, il y aura des sanctions. Encore faut-il que Moscou ne s’oppose pas. Bref, les 110 000 morts, les 2 millions de réfugiés et les 5 millions de déplacés ne comptent pour rien. Bachar el-Assad se présente au monde les mains propres, la conscience tranquille et la victoire assurée. Il se permet même de fermer la porte aux Européens à la future conférence dite Genève 2 qui aura lieu vers la mi-novembre. C’est un homme comblé. Plus rien ne l’arrête et il n’encourt aucune condamnation ni poursuite par le Tribunal pénal international. Il se porte bien. Mais sa victoire, c’est la défaite du droit et de la justice, c’est la débâcle des États démocratiques, c’est la légitimation de la barbarie, c’est la mise à la poubelle des valeurs de civilisation.

Si j’ai bien compris, il est autorisé à poursuivre le massacre de son peuple à condition qu’il n’utilise pas les armes chimiques. Mourir, oui, mais pas asphyxié. Il faut accepter de se faire tuer par balle, par bombe et autres missiles, des armes dites conventionnelles. Surtout pas de gaz. La mort devient étrange quand elle est provoquée par une arme invisible. Tous ceux que l’armée de Bachar a tués durant ces deux ans et demi l’ont été de manière « légale », et même « légitime » pour certains. Mais Bachar a osé franchir la ligne rouge et du coup il a fait oublier le désastre causé par les armes classiques. Ce qui a dérangé le sommeil de Barack Obama et mis hors de lui François Hollande. Les autres se sont réfugiés dans la complexité de cette guerre pour ne pas intervenir ou même pour espérer la victoire de Bachar avec qui, au moins, les chrétiens ne seraient pas massacrés.

Grâce à Poutine, Bachar restera impuni

Grâce à Poutine, les tueries pourront continuer de jour et de nuit. La livraison des armes se poursuit tranquillement. Ceux qui mourront demain, mourront juste un peu, pas tellement, mais mourront quand même. L’Occident n’est pas très fier. Quant aux Nations unies, cette instance lourde et inefficace pense avoir fait son devoir en réussissant à faire voter la résolution 2118. Une résolution à l’eau tiède qui, tout compte fait, conforte el-Assad dans sa détermination à massacrer son peuple. Bachar restera impuni. Il a été élevé dans les lois de la jungle. Il s’habille correctement, se rase tous les matins, appelle sa femme et ses enfants pour savoir s’ils ont bien dormi, puis se réunit avec son frère et l’état-major et planifie en toute banalité les massacres suivants.

Le peuple syrien n’a pas de chance avec cette famille. Le père qui avait pris le pouvoir par un coup d’État en 1970 l’a transmis à son fils en l’an 2000 en lui rappelant que seule une dictature policière sans faille est capable de le maintenir au pouvoir. Verser le sang des opposants est un détail. Serrer les rangs de la tribu est essentiel. Le reste, la démocratie, la liberté, la justice, etc. sont des inventions de l’hypocrisie occidentale. Lorsqu’en 1982 il apprend que des opposants allaient se réunir à Hama, il a attendu que toutes les personnes soient là ; a fermé la ville et l’a fait bombarder durant toute la nuit. Plus de 20 000 morts. Silence dans la presse. Ce crime est resté impuni.

Le méchant Bachar a été grondé

Le peuple syrien continue de ne pas avoir de chance. Les rebelles ont été infiltrés par des mercenaires djihadistes payés par des États qui devraient un jour rendre des comptes au monde. Cette complexité, ce manque d’unité dans les rangs des insurgés, cette intrusion des agents du terrorisme international dans la libération de la Syrie procurent des arguments à ceux qui hésitent encore ou même refusent de soutenir la liberté contre la barbarie. Là est la victoire du clan el-Assad : avoir brouillé les pistes, avoir provoqué des crimes en les attribuant aux insurgés. Il a même essayé de faire endosser aux rebelles l’attaque du 21 août par les armes chimiques. Aujourd’hui, plus personne ne croit cette thèse. Dès la mi-septembre, Human Rights Watch a démontré avec beaucoup de preuves et de documents l’origine et les détails de l’attaque. La responsabilité de Bachar el-Assad est totale et incontestable.

Aujourd’hui, des agents des Nations unies vont procéder à la destruction de l’arsenal chimique de la Syrie officielle. Cela ne ressuscitera pas les centaines d’enfants morts comme s’ils dormaient ni leurs parents. Mais les apparences sont sauves. Le méchant Bachar a été grondé. On lui a même promis quelques coups de bâton sur la plante des pieds s’il recommence à utiliser ces produits inodores, incolores, mais si efficaces.

Le complot, probablement pensé par l’ancien patron du KGB, a marché. Jetons un peu de gaz sur la population, cela fera scandale, de braves gens hurleront, des chefs d’État s’énerveront, ainsi l’utilisation des armes conventionnelles sera normalisée et personne ne trouvera rien à redire. Le gaz a eu pour effet d’effacer la facture des dizaines de milliers de morts, tués par le régime syrien. Quant à Moscou, son veto sera toujours là, inébranlable.

Nous sommes rassurés : plus personne ne mourra en Syrie sous anesthésie générale. Quel progrès !

Bachar el-Assad en 2013
Bachar el-Assad en 2013 © Sipa

source : http://www.lepoint.fr/invites-du-point/tahar-ben-jelloun/syrie-victoire-de-la-barbarie-01-10-2013-1737076_1921.php

date : 01/10/2013

 



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