Tall Abyad et l’après-Tall Abyad par Yassine Al-Haj Saleh

Article  •  Publié sur Souria Houria le 23 juin 2015

Tall Abyad et l’après-Tall Abyad

par Yassine Al-Haj Saleh (écrivain syrien)

in Al-Hayat, 23 juin 2015 – traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

http://alhayat.com/Opinion/Writers/9616373/

Yassin Al Haj Saleh, D.R.

Contrairement à ce que suggèrent diverses confrontations entre Arabes et Kurdes, il n’y a pas [seulement] deux camps, d’un côté celui des Arabes et de l’autre celui des Kurdes, qui se disputeraient le contrôle des régions septentrionales du département de Raqqa jouxtant la frontière syro-turque, mais bien plutôt trois, voire quatre, et même cinq protagonistes.

Le troisième, à l’influence décisive dans la marche des événements dans la région, ce sont les Américains et , ce, non seulement au travers des frappes aériennes intensives qui ont visé à plusieurs reprises ces dernières semaines les positions de Dâ‘esh à Tall Abyad et dans ses environs, mais aussi en particulier au travers des accords politiques encore inconnus qui vont intervenir entre les Américains et les forces kurdes à l’offensive sur le terrain. Nul besoin d’un génie particulier pour estimer qu’il existe une coordination entre les attaquants utilisant leur aviation de guerre et les attaquants sur le terrain. Avec quelle contrepartie ? De quel montant ? Quelles promesses le président américain a-t-il faites à son partenaire kurde ? Nul ne le sait. Mais il peut y avoir, parmi celles-ci, la création d’un continuum terrestre entre les deux cantons de ‘Ain al-‘Arab (« Kobané ») et la Djéziréh (Mésopotamie, ndt), qui sont des régions à forte population kurde dans l’extrême nord-est de la Syrie. Ces propos reviennent quotidiennement dans les déclarations et dans les commentaires d’activistes kurdes : il ne s’agit nullement d’élucubrations personnelles. En tout cas, il s’agit d’une certitude dans la vision qu’a des choses le « Rojava » alias « Kurdistan occidental ». L’on sait que les régions majoritairement peuplées de kurdes à l’ouest d’Alep (autour de Afrin), ainsi qu’à l’est d’Alep (‘Aïn al-‘Arab-Kobané), puis, plus à l’est, dans le département d’Al-Hasaké, sont séparées les unes des autres par des régions dont la population est majoritairement arabe. Le projet de création d’un « Rojava » implique pour ainsi dire « légitimement » la création d’un corridor de libre circulation entre ces régions, et même : elle l’impose.

Les faits s’accélérant sur le terrain suggèrent que c’est effectivement ce vers quoi l’on s’oriente. Nul besoin de chasser systématiquement les habitants arabes de leurs hameaux et de leurs bourgs (quelque chose d’approchant s’est produit dans plus d’un village, leurs biens ayant été pillés et certains de ces villageois arabes ayant été traités de manière humiliante), mais l’imposition d’une domination militaire et politique sur le terrain et celle d’un contrôle sur les déplacements des habitants est rendue nécessaire par cette ambition (kurde).

Mais les Américains cautionnent-ils effectivement un projet de cette nature qui imposerait que toutes les localités procèdent à une épuration ethnique à l’encontre des Arabes de cette région, un projet qui se justifie d’ores et déjà en invoquant l’histoire du pouvoir baathiste et la manière dont celui-ci a persécuté les kurdes ? Cela n’est pas certain : en effet, les Américains n’ont été que rarement sérieusement concernés par la tenue de promesses qu’ils avaient pu faire dans des circonstances particulières à toutes sortes d’organisations. Lorsque des massacres de plus ou moins grande ampleur se produisent (et l’on sait que les occasions de leur survenue ne cessent de se multiplier aujourd’hui), les Américains peuvent se contenter de se disculper et de s’en laver les mains : « après tout, ce ne sont que des locaux qui tuent d’autres locaux ! ». Depuis des décennies, la méthode suivie par les Américains au Moyen-Orient est celle de la « gestion des crises ». C’est une méthode qui ignore royalement les questions de justice et des droits humains des habitants, et qui a toujours été à l’origine de crises plus graves que celles pour la gestion desquelles elle a été mise au point.

Le quatrième protagoniste probable est la Turquie. Aujourd’hui, les autorités turques semblent embarrassées par la situation qui est en train de se dessiner depuis peu à sa frontière méridionale, et ce, en raison des dernières élections qui ont considérablement réduit la capacité du gouvernement du Parti de la Justice et du Développement (AKP) à agir librement et qui risquent de le chasser du pouvoir. La Turquie n’a rien fait pour frapper « Dâ‘esh » ou pour l’affaiblir dans les régions les plus proches de sa frontière. Au contraire, des combattants de Dâ‘esh ont pu faire soigner des blessés dans des hôpitaux dans le Sud de la Turquie, ce que les autorités turques ne pouvaient ignorer. L’origine vraisemblable de ce comportement on ne saurait plus déviant est le fait que la Turquie considère les régions frontalières de la Djéziré syrienne exactement de la même manière dont les forces de l’opposition turque considèrent la question syrienne en prenant l’exact contrepied de la position du gouvernement AKP.

Le gouvernement Erdoğan avait exporté en Syrie la vieille méthode turque en matière traitement des Kurdes de Turquie, c’est-à-dire au moyen de la guerre et de la domination. En 2012, il avait monté et appuyé contre les Kurdes certains groupes de combattants arabes de l’Armée Syrienne Libre. Ce qu’il y a de pire, dans ce type de méthode catastrophique, c’est le fait qu’elle n’est plus en vigueur en Turquie même et que la Syrie a par conséquent été traitée comme un pays de seconde zone, comme un terrain de guerre, et non comme un terrain relevant de négociations politiques. Et aujourd’hui il semble que, quel que soit le gouvernement turc qui sera formé au cours des quelques jours ou semaines à venir, la Turquie soit aggravera la grande crise potentiellement sanglante dont les éléments sont en train d’être réunis dans la région de la Djéziréh syrienne, soit, dans le meilleur des cas, elle ne pourra [plus] y jouer aucun rôle.

Le « Parti Démocratique du Peuple » qui présente en Turquie un visage turc montre en Syrie son visage kurde. Dans des déclarations à la télévision du Hezbollah, Salaheddin Demirtaş, le chef de ce parti, a salué la résistance de « son peuple » « à Kobané, à Rôhâ et à Al-Mahmûdiyya » et il n’a pas dit un mot à propos de Bachar al-Assad ou de l’occupation iranienne, de même qu’il n’a rien trouvé à dire au deux millions de Syriens qui ont trouvé refuge en Turquie. Tandis qu’en Turquie la politique de ce parti se focalise sur les questions sociales, il semble avoir une focalisation ethnique en ce qui concerne la Syrie. Là encore, nous assistons à l’exportation d’une politique ancienne vers la Syrie, une politique identitaire, et non une politique sociale libératrice, et c’est ce qui dissimule le regard discriminatoire et colonialiste que ce parti porte sur son voisin syrien. Ce qui est à l’origine de cette exportation, c’est une fois de plus le fait que la pensée de ce groupe (et celle de l’opposition turque de manière générale, en ce qui concerne la Syrie) tourne autour de leur volonté de prendre systématiquement le contrepied de la politique mise en œuvre par le parti majoritaire [AKP] qui tient encore les manettes du pouvoir.

La Syrie elle-même est invisible, et ces gens en voie d’accéder au pouvoir en Turquie ne savent pratiquement rien au sujet de leur voisin (demandez donc à ceux qui en savent le plus long de vous préparer un ‘topo’ résumé contenant les principaux points de la réalité syrienne actuelle : vous allez rire…). Ils ont intégré la vision classique de quiconque n’a aucune connaissance de la logique et de la politique identitaires. A empirer également les choses, il y a le fait qu’un grand nombre des combattants des « Unités de protection du peuple [kurde] » et de leurs dirigeants sont des kurdes de Turquie. Cela saute aux yeux de quiconque se rend à ‘Aïn al-Arab (Kobané) et c’est ce qu’a affirmé le journaliste turc Fehim Taštekin dans un article publié récemment dans le quotidien turc Radikal (Al-Hayat en a publié la traduction en arabe le 17 juin), dans lequel ce journaliste affirme que 500 kurdes de Turquie ont été tués en Syrie dans des combats contre Dâ‘esh : le nombre total des combattants kurdes de Turquie en Syrie ne peut donc qu’être très élevé, pour que le nombre des « seuls » tués s’établisse à 500…

Et quid d’un cinquième antagoniste ? Où Da‘esh lui-même se situe-t-il ? Pour moi, l’effondrement extrêmement rapide de son pouvoir à Tall Abyad, ou n’importe où ailleurs, n’a rien d’une surprise. Cette organisation terroriste n’est en effet forte que face à des habitants désarmés ou face à des groupes de combattants davantage anarchiques et mal dirigés qu’ils ne sont insuffisamment armés. Le talon d’Achille de Dâ‘esh est le fait qu’il ne jouit d’aucun soutien populaire. C’est précisément pour cette raison qu’il règne par le terrorisme à grand spectacle et en faisant régner la terreur dans les esprits. Dâ‘esh n’a jamais livré de véritable bataille. Les forces de l’armée irakienne ont capitulé devant lui sans avoir combattu et le régime syrien a évacué Palmyre pour la lui remettre, là encore, sans livrer bataille. La solution pour s’opposer à Dâ ‘esh est simple : elle consiste à mettre en face de lui des forces disciplinées et bien armées jouissant du soutien du peuple sur le terrain, ce que ni le régime Assad ni son sosie irakien ni un bombardement aérien américain ne sont en mesure de faire.

Mais le problème de la majorité arabe dans la région ne serait-il pas plutôt que cette majorité n’est pas un partenaire et que le fait qu’elle soit tombée sous la domination de Dâ‘esh si peu de temps après être sortie de celle du régime Assad et après que ses militants les plus éminents eurent été liquidés, emprisonnés ou exilés l’a privée d’être un partenaire cohérent tenant en main les rênes de son destin ? Il y a des combattants arabes contre Dâ‘esh depuis le début, qui participent au combat avec les formations kurdes, mais ils ne bénéficient d’aucun soutien et leurs relations avec leur associé kurde ne sont pas fondées sur la confiance mutuelle.

En face, le camp kurde détient d’importants points forts. Le premier, c’est le soutien que lui apportent les Etats-Unis. Le deuxième, c’est la justesse du combat contre Dâ‘esh, cette organisation criminelle avec laquelle nul ne saurait sympathiser. La troisième, c’est l’« idéologie militaire qui unifie ces forces kurdes derrière un unique but, repousser Dâ‘esh et libérer les régions qu’il contrôle dans ce qu’il est convenu d’appeler le Kurdistan d’Irak et le Kurdistan de Syrie », selon Jabbâr Yawir, le secrétaire générale des peshmergas d’Irak (dans le quotidien libanais Al-Nahâr du 17 juin). Cette idéologie militaire elle-même est fondée sur un sentiment national croissant, qu’a alimenté la frustration de ne pas avoir d’Etat et une longue discrimination à l’encontre des Kurdes dans quatre pays (l’Iran, la Turquie, la Syrie et l’Irak, ndt).

Je suis personnellement originaire de cette région dans laquelle aucun conflit interne violent ne s’était jamais produit. Cette région était pillée et méprisé par le pouvoir des Assad et l’on en jetait sur sa population majoritairement arabe un regard quasi orientaliste. Les appareils sécuritaires du régime traitaient ses habitants comme s’il s’était agi d’étrangers hostiles dont il soupçonnait de manière totalement infondée qu’ils étaient inféodés au régime de Saddam Husseïn, en Irak. Il semble que la région soit en train de se diriger vers une situation plus catastrophique encore que celle qu’elle subit depuis un an et demi, c’est-à-dire depuis que Dâ‘esh exerce sur elle sa domination. Ce sont les habitants les plus pauvres et les moins protégé qui en paient le prix, passant de la domination de despotes à celle d’autres despotes, et derechef à celle d’autres despotes encore.

Les esprits sont occupés par des préparatifs qui semblent correspondre à ceux d’une épuration ethnique consistant à chasser les habitants de chez eux ou à les éliminer, et non à une mobilisation pour contrer les menées de Dâ‘esh et pour tenir bon face à cette organisation.

 



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