Treize ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnu – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 20 décembre 2012

Couverture de l'édition arabe

En 2007, les Editions Actes Sud, dont l’historien syrien Farouk Mardam-Bey dirige la collection arabe « Sindbad », avaient mis à la disposition des lecteurs de langue française le récit autobiographique romancé La Coquille. Prisonnier politique syrien, dans lequel Moustafa Khalifé décrivait les conditions abominables imposées aux pensionnaires du bagne militaire de Palmyre, au centre de la Syrie. Epuisé, cet ouvrage a heureusement été réédité dans un format de poche, dans la collection « Babel ». Sa lecture est indispensable à la compréhension du système autoritaire mis en place par Hafez Al Assad, entretenu, comme on le voit dans la répression qu’il met en oeuvre aujourd’hui, par son héritier Bachar Al Assad, 

Couverture de l’édition de poche

Sous le titre Treize ans dans les prisons syriennes. Voyage vers l’inconnu, les mêmes éditions Actes Sud mettront en vente, au tout début de janvier 2013, la traduction française, effectuée par Nathalie Bontemps, des mémoires d’un autre ancien détenu politique syrien, Aram Karabet.

Couverture de l’édition papier

Livré dans un premier temps aux lecteurs par chapitres, sur le site Levant News, un site syrien d’information en ligne créé à Londres le 1er novembre 2001, son témoignage tout aussi épouvantable a été publié dans son intégralité en arabe, en Egypte, au cours de l’année 2010.

Couverture de l’édition arabe

Nul n’est mieux placé que Farouk Mardam-Bey, ancien bibliothécaire et ancien conseiller culturel de l’Institut du Monde Arabe à Paris, directeur de la collection « Sindbad » chez Actes Sud, pour présenter cet ouvrage. En février 2012, il résumait ainsi, dans L’Orient Littéraire, supplément mensuel du quotidien libanais de langue française L’Orient Le Jour, « le point de vue… d’Aram le Fou« .

Peu de livres m’ont inspiré ces derniers temps autant de respect et de sympathie pour leurs auteurs qu’Un Voyage vers l’inconnu d’Aram Karabet. Citoyen syrien d’origine arménienne, Aram militait dans les rangs du Parti communiste, tendance Bureau politique dirigé par Riad Turk, quand il fut arrêté, en 1987, par les services de renseignements de Hafez el-Assad. Il avait à l’époque vingt-neuf ans et travaillait comme aide-ingénieur dans la ville de Hassaké, dans la Djézireh, au nord-est du pays. Après sept longues années passées dans la prison de ‘Adra, à proximité de Damas, il fut enfin jugé par la Cour de sûreté de l’État et condamné à treize ans de détention, suivis de treize autres de déchéance de ses droits civils. Son attitude digne devant le tribunal et son refus de renier ses convictions politiques, malgré d’affreuses tortures physiques et morales, lui vaudront, avec d’autres de ses camarades, d’être transféré, un an plus tard, vers la terrible prison militaire de Palmyre, véritable camp de concentration où périrent au cours des années 80 et 90 des milliers de détenus politiques. La description qu’il en donne, à la limite de l’insoutenable, va bien plus loin que la dénonciation de la cruauté sans bornes des geôliers. Ce qui glace d’horreur, en fait, à la lecture de ce témoignage, comme d’ailleurs de celui d’un autre supplicié, Moustafa Khalifé, qui a vécu lui aussi l’enfer de Palmyre, c’est l’acharnement quotidien des tortionnaires à déshumaniser leurs victimes, à vouloir les convaincre qu’elles ne sont, ainsi que tous les sujets de « l’éternel président », que des hasharât, des insectes.

Aram Karabet fut libéré en 2000, mais la police politique, ne se contentant pas de le savoir malade, sans emploi et privé de ses droits civils, ne cessa de le harceler. Jusqu’au jour où, convoqué pour contrôle au siège des Mukhâbarât de Hassaké, il défia le chef de la section, un colonel de son état, avec une audace qui laissa l’autre sans voix. Dans son très bel article sur les anciens détenus politiques syriensYassine al-Hadj Saleh rapporte la scène telle que la lui a racontée Aram : « Votre existence dans ce pays, dit-il au colonel, est en elle-même une aberration. Il est temps que tu dégages, toi et tes sbires. Les citoyens syriens doivent être gouvernés par des institutions dignes de ce nom et non par une bande de voleurs et de brigands ! » Abasourdi, le colonel se tut un instant avant d’exploser : « Que Dieu m’en soit témoin, je vais t’écorcher vif, espèce de chien ». Mais Aram rétorqua du tac au tac : « Je n’ai peur ni de toi ni de tes maîtres, que pouvez-vous faire de moi que vous n’ayez déjà fait à Palmyre ? Me tuer ? Je m’en contrefous ! » Alors le colonel, ne sachant que répondre, s’adressa à l’un de ses subalternes : « Mais cet homme est fou à lier. Tu es bien d’accord avec moi que c’est un fou ? » Il fallait en effet avoir perdu la tête pour oser parler de la sorte à l’un des hommes les plus puissants du département, surtout quand on est un ancien prisonnier politique. On mit donc Aram à la porte, non sans l’avoir menacé « de l’écraser comme un cafard s’il ne ferme pas sa grande gueule ».

Écrit il y a quelques années et publié en 2009, le récit d’Aram Karabet nous informe sur la nature du régime instauré par Hafez el-Assad et dévolu à son fils bien plus qu’une étude savante de science politique. Il explique pourquoi les Syriens, l’ayant subi plus de quarante ans, consentent depuis mars dernier tant de sacrifices, déploient tant d’énergie, rivalisent de courage, de générosité et d’intelligence pour s’en débarrasser. Communiste et Arménien, l’auteur n’oublie jamais les souffrances de ses compagnons de malheur, dans la diversité de leurs appartenances ethniques, confessionnelles ou politiques, y compris les Frères musulmans, à l’époque les plus éprouvés par la répression, mais aussi les nationalistes arabes, ou encore les Kurdes. Il ne pose pas en héros, il confesse ses faiblesses et ses doutes, et pourtant il ne plie pas ni se dérobe. Exactement comme tous ces hommes et ces femmes ordinaires qui, en Syrie, écrivent en ce moment en lettres d’or l’histoire de leur pays.

Dans la même livraison de L’Orient littéraire, présentée en Une par le politologue libanais Ziyad Majed sous le titre « Syrie : la culture contre l’oppression« , on lira aussi avec beaucoup d’intérêt les contributions de deux Syriennes diversement engagées dans la révolution : « De l’autre côté du barrage » de l’avocate et activiste Razan Zaitouneh, qui vit depuis de longs mois dans la clandestinité dans son pays, et « Les révolutions parallèles » de la romancière Samar Yazbek, contrainte de fuir la Syrie où, du fait de son appartenance à la communauté alaouite, elle était en butte aux persécussions et aux menaces du pouvoir comme de son entourage.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2012/12/18/treize-ans-dans-les-prisons-syriennes-voyage-vers-linconnu/

date : 18/12/2012



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