Ubiquité culture(s) « Sy-rien n’est fait »

Article  •  Publié sur Souria Houria le 16 août 2017

Festival d’art engagé réalisé en partenariat avec ASML Syria : Inform/Engage/ Empower – Damasquino – Les associations Souria Houria, Codssy, Revivre, La mémoire collective – Lieu : Les Grands Voisins.

L’objectif du Festival est de montrer qu’au-delà de la mort et de la destruction qui habitent la Syrie depuis plus de sept ans, de jeunes créateurs tentent, par leurs images et modes d’expression, de faire vivre leur pays en préservant son identité. Ils en parlent, à travers leurs différents langages artistiques, par le témoignage, l’émotion, la dérision, la théâtralisation et parfois l’humour. Concerts, cinéma, conférences-débats, expositions et performances sont proposés sur cet espace créatif des Grands Voisins, comme il y a vingt ans un collectif d’artistes avait créé l’Hôpital Ephémère et installé ses ateliers dans l’ancien Hôpital Bretonneau.

Les jeunes photographes Syriens témoignent de la violence et du chaos, de la destruction systématique de l’identité du pays, des villes qui n’en sont plus et des populations déplacées, de la souffrance et de la résistance, Il y a beaucoup d’enfants sur les images, cherchant un peu d’insouciance – 74% des Syriens déplacés à l’intérieur du pays sont des enfants -. Ibrahim Ayyoub montre des huit/dix ans qui tentent de s’amuser sur une balançoire de fortune dans le camp Ayn Aysa de Raqqa, le 8 avril 2017 ; Mohammad Howaish observe un enfant de cinq ans jouer dans le camp Abul Walid à Tarmala, dans le gouvernorat d’Idlib, le 11 novembre 2016. Nour al-Din al-Ghoutani fixe sur la photo un garçon d’une douzaine d’années devant les ruines de son école dans la banlieue de Damas, le 7 mars 2017 et Karam al-Masry celle d’une jeune fille jouant dans un parc détruit à Qusay Noor, zone assiégée de Douma, le 23 février 2017 ; une femme regarde la dépouille de son frère sorti des décombres suite à la chute d’une bombe sur le quartier d’Aghyar à Alep, en 2016. Emad al-Hourany témoigne de la fuite d’une famille à travers une région montagneuse de Syrie, famille déplacée à l’intérieur du pays, comme de nombreuses autres. Depuis 2011, chaque jour plus de cinquante familles syriennes chaque heure sont contraintes de quitter leurs maisons et de tout abandonner, souvent sans savoir où aller ; Karam al-Masry montre un père portant son fils, tous deux survivants d’une attaque aérienne visible à l’arrière plan sur le quartier Karam al-Afandi à Alep, le 7 décembre 2015. Abdelsalam Hamza montre une jeune fille pompant de l’eau dans Kafr Batna assiégée et désertée, dans la banlieue de Damas, le 10 février 2017, 2/3 de la population en effet n’a pas accès à l’eau potable.

Côté cinéma, l’association Souria Houria a sélectionné les courts métrages de jeunes réalisateurs syriens, professionnels ou amateurs et les a présentés dans un amphithéâtre archi plein. Depuis 1963 le cinéma était financé par un organisme national du cinéma sorte de CNC relevant du Ministère de la Culture. Quand Hafez El-Assad, père de Bachar, arrive au pouvoir en 1970, la situation se dégrade rapidement et le cinéma, comme les autres arts, passent sous contrôle de la bureaucratie, subissent la censure et la corruption. Les trois premiers films présentés ont été réalisés avant le début de la guerre, avant 2011, les réalisateurs les ont tournés sous le manteau, les ont montés chez eux, secrètement. Ils traitent déjà de totalitarisme et de destruction. Akram Agha, présente une série de dessins qu’il anime à partir de gros plans sur des croquenots pour pieds militaires qui marchent au pas, montent des escaliers rappelant ceux d’Odessa chez Eisenstein, dans le Cuirassé Potemkine. Plus elles montent, dans tous les sens du terme, plus elles écrasent, jusqu’à devenir bottes pour pas cadencés nazis. Le ballet est féroce, plein d’humour pourtant. L’image finale se teinte de tâches de sang sur le cuir épais des chaussures, sans jambes ni visages. Samer Salameh présente un très court métrage intitulé Pénélope, réalisé en partenariat avec l’association Al-Awda qui défend la cause palestinienne : dans un camp de réfugiés palestiniens une vieille femme tricote à gros points tandis qu’à côté, un vieil homme, son mari peut-être, tire la pelote et détricote avec la même application. Un abécédaire est ensuite présenté qui va de A à K – C comme Collateral damage, D comme Double Speak, K comme Killed in action – et passe directement à Z avec Zero tolérance. Un homme jeune mange du pain, la police le tue. Bassel Shahadé, réalisateur et monteur faisant ses études aux Etats-Unis était venu rejoindre les activistes de Homs et s’est fait tuer. Son film suit un jeune garçon d’une dizaine d’années cherchant le sommeil – lui-même ou son fils peut-être -. Aux questions apparemment banales posées au jeune garçon comme « qu’aimes-tu faire le week-end ? » on sait qu’il est désormais seul « Nous étions heureux » murmure-t-il. « Je hais le bruit des avions… » « Je hais les week-end… » La maison semble en feu.

Les films montrent, chacun à sa manière, la lutte individuelle et le combat collectif. Les Rebelles de Zabadini pointe le rôle des femmes qui prennent possession de la rue, se mettent en grève et manifestent contre Bachar. Le peuple de Kafranbel, ville de la province d’Idlib tenue par l’opposition syrienne, prépare une nouvelle Constitution visant à séparer les pouvoirs administratifs, militaires et judiciaires : La Constitution de Kafranbel met à l’œuvre son comité de coordination élu démocratiquement. Un autre film sur la même ville utilise la théâtralisation et la dérision face aux kalachnikov et au TNT qui tuent. Ô Douma fait pénétrer le spectateur au cœur de la ville, située à vingt kilomètres de Damas, bombardée et défaite. Un homme parle d’un tank entré dans sa maison, sous ses yeux et qui a tout dévasté. Les morts s’alignent dans la rue. Le blanc du linceul et le rouge du sang emplissent l’écran.

Khaled Abdelwahed montre à travers trois courts métrages bricolés dans sa cuisine, la puissance du dessin et la force des contrastes entre un semblant de vie ordinaire avec les enfants de Sabra et Chatila, la terreur et les cris de panique. On trouve deux petits films tournés en 2012 dans le cadre de Vague blanche pour la Syrie sous l’égide de Stéphane Hessel où intellectuels, politiciens et artistes français face à l’écran tiennent une pancarte portant le mot STOP inscrit avec véhémence ; Jane Birkin et Michel Piccoli sont de ceux-là. Mig de Amer Al-Barzawi parle du bombardement par l’armée de Bachar El-Assad du camp de réfugiés palestiniens de Yarmouk où sont retranchés des insurgés, dans le sud de Damas, de l’attaque de son Hôpital, Al-Basel : le réalisateur a écrit un texte poétique où il évoque cette volonté de détruire la cause palestinienne comme un autre exil. 9 et demi présente une lecture de la guerre avec fantaisie, entre mer et masque à gaz, entre violon et camion. Azza Hamwi par le récit d’une femme, s’interroge sur l’identité des lieux jusqu’à ce que tout s’emballe et l’image s’accélère. « Tu partiras, Bachar » répète-t-elle. De très courts métrages de recherche, quelques images d’enfance volée et un récit écrit et dansé par le magnifique danseur et  chorégraphe Hussein Khaddour qui, retournant dans le studio de danse dévasté où d’ordinaire il travaillait, se met à danser, jusqu’au vacillement du passé se mêlant au présent par le jeu des reflets.

De nombreux artistes syriens de toutes disciplines ont participé à ce Festival d’Art Engagé, nous ne pouvons tous les citer ici. Ils démontrent la vitalité de la création syrienne malgré ses traumatismes et ses chagrins. Un important public, attentif et silencieux, était au rendez-vous et à l’écoute.

Brigitte Rémer, le 13 août 2017

Du 9 au 13 août 2017, Les Grands Voisins, 82 avenue Denfert-Rochereau. 75014. Paris – Métro : Denfert-Rochereau.



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