Un aspect occulté de la révolution en Syrie : la naissance et la résistance d’une société civile – par Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 28 octobre 2013

Texte d’une intervention prononcée à l’Institut du Monde Arabe, le 9 octobre 2013, lors du Colloque « Syrie : Reconstructions immatérielles et matérielles ? Etat des Lieux« , organisé par l’Association Ila Souria.
Une version longue de ce texte sera publiée sous le titre « La mise en place en Syrie des organisations de la société civile« , dans les actes de ce Colloque qui seront prochainement édités par l’Association Ila Souria, en français et en arabe.

Depuis mars 2011, le régime de Bachar al-Assad n’a lésiné sur aucun moyen pour entraîner dans une guerre civile confessionnelle les Syriens qui réclamaient pacifiquement dignité et liberté. Pour ce faire, les moukhabarat se sont employés, dès les premiers jours du soulèvement, à liquider les jeunes qui jouaient un rôle moteur dans les manifestations. Ils ont également mis en détention des dizaines de militants politiques chevronnés, accusés d’avoir parlé aux médias étrangers. Puis ils ont favorisé leur départ ou leur fuite à l’étranger. Ils entendaient ainsi organiser le vide politique, faire de la révolution une révolution orpheline, et pousser une population en manque de repères et de dirigeants à s’armer, au moins pour se défendre, certain que, sur le terrain de la confrontation militaire, le régime l’emporterait.

Ces calculs se sont révélés partiellement faux. Certes le régime est parvenu, à force de violence, à contraindre les Syriens à prendre les armes. Mais il n’a pas réussi à vaincre leur résistance. Surtout, il n’a pu empêcher les révolutionnaires de mettre en place sur l’ensemble du pays des centaines d’organisations et d’associations apolitiques de toutes natures. Deux ans et demi après l’explosion de colère de Deraa, et bien que confrontés à des trahisons extérieures à répétition et à des défis intérieurs sans cesse renouvelés, les révolutionnaires syriens n’ont rien perdu de leur désir de liberté. Ils veulent plus que jamais être des citoyens responsables, acteurs de leur destin et de l’avenir de leur pays. Et ils le montrent.

1 / S’organiser pour durer

Pour permettre à la contestation de durer, les révolutionnaires, des jeunes pour la plupart, comprennent qu’ils doivent agir immédiatement dans plusieurs directions. Ils s’organisent. Ils se donnent des chefs. Ils se répartissent les tâches. Ils entrent en relation les uns avec les autres d’un bout à l’autre du pays, via les réseaux sociaux. En se plaçant au service de la révolution et de ceux que celle-ci met dans le besoin, avec une imagination, une abnégation et un courage souvent exemplaires, ils font oeuvre de citoyens.

Ainsi, pour ne rappeler que quelques-unes de leurs initiatives, qui attestent que la Syrie est en train de passer « d’une société atomisée à une révolution organisée et citoyenne » :
– ils créent partout des comités de coordination pour encadrer les manifestations,
– ils s’accordent sur des slogans uniques pour les grandes démonstrations du vendredi sur l’ensemble du territoire,
– ils mettent sur pied des équipes de volontaires pour diffuser les images de leurs rassemblements et celles de la répression,
– ils créent une multitude de sites d’information et de documentation sur lesquels ils consignent les atteintes aux Droits de l’Homme, du régime comme de l’opposition,
– ils collectent et redistribuent les aides matérielles dont ont besoin les familles des victimes,
– ils organisent des établissements de soin clandestins à l’intention des blessés recherchés, dans lesquels opèrent au péril de leurs vie des médecins et infirmiers volontaires,
– ils s’efforcent enfin de formuler en termes politiques les objectifs que partage la majorité d’entre eux : la chute du régime de Bachar al-Assad et son remplacement par un Etat démocratique « civil », c’est-à-dire « laïc modéré ».

2 / Jeter les bases de la Syrie future

Au milieu de 2012, la mobilisation et la solidarité changent de forme. A côté des centaines de coordinations, des conseils locaux font leur apparition. Entre temps, la révolution a connu un tournant avec l’apparition de l’Armée syrienne libre. Les militaires qui désertent pour protéger les manifestations, se sont en effet organisés. Dans un certain nombre d’endroits, leur présence a fait fuir les administrations et les représentants de l’Etat.

Pour prévenir l’anarchie que le régime a annoncée et qui ferait son affaire, et pour répondre aux besoins des populations, les coordinations ne suffisent plus. Il est évidemment important pour les révolutionnaires de continuer à manifester. Mais la priorité est désormais à la satisfaction des besoins de ceux que guettent la faim, le froid et les maladies. Cet effort ne peut plus être individuel ou celui d’équipes restreintes. Il doit être le fait de nouvelles structures qui prendront la place des municipalités défaillantes.

C’est ainsi qu’apparaissent les premiers conseils locaux. Ils sont mis en place selon des procédures diverses : en certains lieux, à l’issue d’un vote ; ailleurs, le soin de gérer la ville est confié à des personnalités à la moralité reconnue ; ailleurs encore, la gestion est prise en main par des volontaires qui se répartissent les tâches…

Celles-ci sont considérables. Elles concernent tous les secteurs de la vie de la cité. Elles mobilisent des dizaines de volontaires, puisque les municipalités n’ont pas les moyens de verser des salaires. Il faut faire régner l’ordre, réorganiser les tribunaux, tenir à jour l’état-civil, remettre en marche les services, approvisionner les marchés, faire fonctionner les boulangeries, organiser des centres de soin clandestins, apporter des secours aux familles nécessiteuses et aux parents de détenus, fournir abri et provisions aux réfugiés, collecter les ordures, entretenir la voirie, réparer les bâtiments publics, relancer les écoles…

La gestion de ces conseils n’est pas partout exempte de reproches. Comme les militants politiques, jadis tenus à l’écart de tout mandat électif, les révolutionnaires n’ont dans l’ensemble aucune expérience administrative. Il y a parmi eux, comme dans la société, des arrivistes, des affairistes, des opportunistes, des corrompus qui espèrent tirer parti de l’absence de l’Etat et des besoins des habitants pour se remplir les poches. Mais ce qu’on n’avait jamais encore vu en Syrie, depuis un demi-siècle, c’est que les citoyens mécontents ne se privent pas de critiquer, de mettre en cause, et éventuellement d’exiger le remplacement de leurs responsables incompétents ou malhonnêtes.

Pour améliorer leur fonctionnement, l’idée s’impose de fournir à ces conseils un cadre commun dans l’ensemble de la Syrie dite « libérée ». En février 2013, un règlement intérieur est adopté sous l’égide de la Coalition nationale qui a vu le jour quelques mois plus tôt. Tous les conseils devront désormais être élus et leurs bureaux spécialisés – secours, finances, services publics, justice, sécurité, enseignement, médecine… – devront faire appel à des personnes compétentes acquises aux principes et aux objectifs de la révolution. Sont aussi créés des conseils de gouvernorats, dont les membres seront également élus par la base.

Ces structures officielles ne reflètent pas à elles seules l’envie de participation des révolutionnaires. Alors que les régions et les villes de Syrie encore contrôlées par le régime ne montrent aucune créativité, une quantité impressionnante de projets voient le jour dans la Syrie « libérée ». En moins de deux ans, les révolutionnaires créent une soixantaine de titres de journaux et de revues, plusieurs dizaines d’agences de presse, une vingtaine de radios. Ils mettent en ligne des centaines de courts métrages, sketchs, chansons, caricatures et œuvres graphiques qui racontent ou illustrent le déroulement de la révolution, en recourant souvent à la critique et à l’autodérision. Dans le domaine associatif, ils se réunissent dans des organisations de défense des Droits de l’Homme, dans des embryons de syndicats (de médecins, d’architectes, de traducteurs, d’avocats, d’étudiants…) et dans une multitude d’associations (de femmes, de soutien aux détenus, de solidarité avec les disparus, de protection des sites antiques, de défense du patrimoine, d’assistance aux handicapés de guerre, de promotion de la coexistence pacifique…).

3 / Résister au détournement de la révolution

Depuis le début de 2013, l’affirmation des djihadistes en Syrie monopolise l’attention des médias. Le phénomène est effectivement préoccupant, mais il n’est pas irréversible. A condition de « Renforcer la résistance démocratique« , comme le préconise un rapport de Bassma Kodmani et Félix Legrand, il est tout à fait envisageable de voir des combattants actuellement engagés dans des unités islamistes et djihadistes rejoindre les rangs de l’Armée libre. En attendant, les exactions commises par les plus fanatiques de ces hommes incitent certains à affirmer que « la révolution est morte ».

Une telle présentation est erronée. Elle est aussi injuste pour les révolutionnaires et pour les populations, qui démontrent à de multiples reprises qu’elles ne se laissent pas faire. Après avoir crié lors des manifestations de 2011 : « Bachar dégage », elles manifestent aujourd’hui en certains lieux au cri de : « Djihadistes dehors ».

Les Syriens qui s’opposent et résistent à l’ordre djihadiste non seulement sont de bons musulmans, mais ils font souvent partie de la couche la plus conservatrice de la population syrienne. Comme ces habitants du village de Has al-Soumoud, à l’ouest de Maarret al-Numan, barbus à souhait, qui arborent, lors de leur manifestation hebdomadaire du 12 juillet 2013, un calicot énonçant : « C’est par notre volonté que nous édifierons l’Etat de Syrie libre. Nous ne l’importerons pas de Tora Bora » ! A al-Qah, à Atmeh, à Saraqib, une quantité de petits faits montrent que les Syriens, accrochés aux droits qu’ils ont récupérés, ne céderont pas facilement à ceux qui veulent leur imposer par la force des comportements, des valeurs, des principes, et finalement une forme d’Etat, qui ne sont pas ceux pour lesquels ils se battent et supportent depuis trente mois, et dans lesquels ils ne se reconnaissent pas.

Il existe aujourd’hui en Syrie des dizaines de mouvements de protestation citoyenne, comme le « Mouvement Nabedh » (Pulsion ou palpitation), le « Projet Kibrît » (Souffre), le « Rassemblement Ayyâm al-Hourriyya » (Jours de liberté), le « Mouvement Wa’î » (Conscience), ou le « Mouvement Haqqu-nâ » (Notre Droit), un « mouvement de protestation apolitique » créé à Raqqa à la fin de 2012 pour « permettre à la voix des habitants de continuer à se faire entendre ». Ce dernier mouvement confirme jour après jour, par son simple refus de se taire, que les Syriens ne se laissent plus intimider, même par des groupes islamistes ayant démontré des dispositions à l’arbitraire et à la répression qui ne le cèdent en rien à celles du régime. Depuis plusieurs mois, Haqqu-nâ multiplie les actions dans la ville, défiant les factionsdjihadistes radicales qui s’en disputent le contrôle.

L’ensemble de ces « incidents » montre que les Syriens en quête de changement se battent aujourd’hui pour préserver la liberté qu’ils ont commencé à retrouver en chassant, d’une partie du territoire, les forces de Bachar al-Assad. Ils n’ont pas souhaité l’installation dans leur pays des djihadistes. Ils préféreraient ne pas s’opposer à eux les armes à la main avant la chute du régime. Mais, à condition qu’ils les aident à se débarrasser du pouvoir en place, qu’ils s’abstiennent d’interférer dans la nature de l’Etat que les révolutionnaires veulent substituer au pouvoir actuel, et que, entre temps, ils les laissent s’organiser, s’exprimer, manifester et critiquer comme ils estiment désormais avoir conquis le droit de le faire.

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/10/24/un-aspect-occulte-de-la-revolution-en-syrie-la-naissance-et-la-resistance-dune-societe-civile/

date : 24/10/2013



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