Un témoignage, en écho aux dernières « Lettres de Syrie » de Joumana Maarouf – par Yan / Ignace Leverrier

Article  •  Publié sur Souria Houria le 14 mai 2013

A Ala’, à mon frère, et à tous les autres prisonniers syriens anonymes…

Cette lettre m’a ramené aux années 80. Mon frère ayant été arrêté à la Faculté de Médecine de Damas, mon père s’est rendu chez un adjudant en quête de nouvelles. L’adjudant, un certain Abou Georges, lui a demandé en échange de l’argent. Le temps passant sans apporter aucune information, mon père est retourné chez Abou Georges. Celui-ci lui a réclamé davantage d’argent, en lui disant : « Tu sais, ton dossier est difficile. Je dois payer beaucoup d’intermédiaires alouites. Ils sont gourmands. Alors il faut payer ». Mon père lui a répondu : « Mais mon fils est étudiant. Il n’a que 17 ans. Il n’a jamais fait partie d’aucune organisation. Je te le répète, ce n’est qu’un étudiant « .

Entre 1980 et 1982, il fera une dizaine de visites chez Abou Georges. J’étais sûr que mon père, qui était ami avec Jamil Assad, frère de Hafez Assad, savait ce qu’il faisait. Je pensais que mon frère sortirait tôt ou tard. Hélas, mille fois hélas, ce que tout le monde ignorait, c’est que mon frère serait torturé durant plus de 7 ans…

Un jour, au bout de six ans, un de mes oncles travaillant pour un service de renseignements (Sécurité d’Etat), est parvenu à organiser pour mon père une visite à la prison de Palmyre (Tadmour). Après l’avoir fait longuement attendre, le directeur du bagne lui a annoncé : « Ton fils a été transféré. La visite est terminée »… Pour obtenir cette visite, mon père avait dû verser 500 000 livres, l’équivalent de 50 000 dollars d’aujourd’hui. L’argent payé, cela va de soi, n’a jamais été restitué.

Les années passent et, de temps à autre, des personnes se présentent. Elles affirment à mon père avoir des nouvelles de son fils. Mais il doit payer. Sans hésiter un instant, mes parents donnent ce qu’on leur demande. Ils vendent une terre, puis une autre… Moi, j’étais ami avec les enfants des bourreaux de mon frère. Mais il fallait se taire. La politique, les prisonniers politiques, ce sont des sujets tabous. Il aurait été déplacé d’en parler quand on a pour relations Bouchra, la fille du général Ali Douba, les enfants du général Ali Saleh, et plusieurs rejetons de Rifaat ou de Hafez Assad. Cela aurait fait tâche. On devait rire, s’amuser… Après tout, la Syrie allait bien.

Malgré mes connaissances, l’argent de mon père et le poids de mes oncles, mon frère est décédé en prison, 9 ans après son arrestation. Rendu fou par la torture, il avait été interné dans la section X réservée aux prisonniers ayant perdu la raison. Lui qui avait eu 98 % au baccalauréat et qui voulait justement étudier la médecine pour soigner les fous… Lui qui disait qu’en Syrie personne ne soignait ces gens alors qu’un simple anti dépresseur suffirait à sauver la moitié d’entre eux… Son corps ne nous a toujours pas été restitué.

Mon histoire est celle de milliers de Syriens.

Adieu mon frère. Tu n’es pas seul là haut. Il y a aussi Ala’. Et il y en a tant d’autres.

Nous ne vous oublierons jamais !

Yan

source : http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/05/12/un-temoignage-en-echo-aux-dernieres-lettres-de-syrie-de-joumana-maarouf/

date : 12/05/2013



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