Une alliance des barbaries entre la droite française et le régime syrien Par Subhi Hadidi

Article  •  Publié sur Souria Houria le 31 mai 2016

In Al-Quds al-Arabi, article publié sur Souria Houria le 19 avril 2016

Traduit de l’arabe par Marcel Charbonnier

 

Voici de cela à peu près un an, le député français Jacques Myard a déclaré au cours d’une visite qu’il effectuait à Damas avec une délégation de parlementaires français de droite qu’il était très honoré d’avoir rencontré le patriarche Ignatios IV al-Hazim, patriarche d’Antioche et de tout l’Orient, et d’avoir parlé avec lui de la situation des chrétiens en Syrie.

Ce faisant, M. Myard tentait naturellement de mettre de son côté les chrétiens de France.

Mais, « petit détail », sa stupidité l’avait amené à confondre Hazîm (qui avait quitté notre monde deux ans avant la venue de l’honorable parlementaire français à Damas) et un prélat chrétien répondant au nom de Jean X d’Antioche !

Ignatios, c’était du temps de la venue en Syrie d’une délégation du « Parti de l’Union pour un Mouvement Populaire » (UMP) que dirigeait alors l’ancien président Nicolas Sarkozy. Quant à cette deuxième délégation (dont M. Myard) qui a rendu récemment visite à Bachar al-Assad, elle était composée de membres du même parti après que celui-ci ait changé de nom, devenant le parti des « Républicains », lequel est lui aussi présidé par Sarkozy Nicolas.

Bévues de Myard mises à part, Assad a pu boire du petit lait en écoutant ldes déclarations de la députée Valérie Boyer, qui a osé s’abaisser à accuser depuis les bancs de l’Assemblée Nationale française les réfugiés syriens d’abandonner leur pays : « au lieu de rester chez eux, en Syrie, et d’y combattre pour la liberté – alors que nos aïeuls étaient restés en France, eux, pour y combattre les nazis ». Pour elle, les réfugiés syriens sont aussi des lâches venus en Europe pour y violer les femmes. Si son discours emprunte aux idées de Marine Le Pen, la dirigeante du parti d’extrême droite (Front National) en France, il est néanmoins intéressant de voir cette parlementaire comparer le régime syrien et le régime nazi, et prendre l’avion peu après pour se rendre à Damas afin d’y exprimer sa solidarité avec ce même régime !

Quant au président de la délégation, Thierry Mariani (qui n’est pas simple député puisqu’en plus de dirigeant du groupe le plus à droite au sein du parti de Sarkozy il est membre de la Commission des Affaires étrangères de l’Assemblée Nationale française), il a annoncé aux Français qu’il avait trouvé Assad « plus détendu » que lors d’une précédente visite quelques mois auparavant. Admirant beaucoup plus la personne de Vladimir Poutine que des grands hommes de la Révolution française tels que Robespierre, La Fayette ou Mirabeau, il a transmis à ses homologues français les assurances d’Assad : si la Russie était venue en Syrie, c’était pour y rester et s’y éterniser.

De fait, il n’y a rien de nouveau dans cette initiative qui ne se démarquait que par son léger décalage dans le temps par rapport à d’autres initiatives précédentes qui avaient marqué la décadence de la droite française contemporaine, celle-ci remontant probablement aux tout débuts du repli de l’école gaulliste. En effet, ces députés (pour ne pas parler de leurs accompagnateurs dont certain faisaient partie des dirigeants les plus fanatiques du « Front national » extrémiste) sont à compter au nombre des éléments les plus acharnés à prôner l’harmonisation et l’identification avec le discours français d’extrême droite, raciste et chauvin.

Leur démarche n’était par ailleurs rien de moins que la resucée française galvaudée de la philosophie des « néoconservateurs » américains, telles que l’a prêchée Sarkozy en personne tout au long de ses années passées au palais de l’Élysée, ainsi que dans son dernier livre intitulé « La France pour la vie ». Sa visite en Syrie, en 2008, avait servi de révélateur de ce choix, lorsqu’il en était arrivé au point de composer avec le régime syrien selon la règle du « dialogue sur des principes clairs portant sur des préoccupations partagées ». Il s’était contenté de petits morceaux de papier que Bernard Kouchner, alors ministre français des Affaires étrangères, avait fourré dans la poche de Walid al-Mu‘allim, qui comportaient une liste des noms des prisonniers politiques syriens dont la France ne manquerait pas de célébrer bruyamment la libération.

Du point de vue sociologique, et plus profondément du point de vue psychologique, il s’agit là de parlementaires qui représentent des couches effectives de la société populaire française, et non pas de ces populistes pur jus qui sont déchirés entre les rumeurs, les dangers, les cauchemars et les préjugés idéologiques et qui n’ont pas attendu les horreurs de la terreur associés à l’Islam djihadiste pour considérer que la viande de porc faisait partie intégrante des « valeurs civilisationnelles » de la société française, pour ne pas dire des Jacobins et de la Révolution française fondatrice elle-même !

Il s’agit là de députés qui tirent profit (parce qu’en réalité ils s’en nourrissent politiquement et moralement) des enchaînements de concepts qui grossissent la peur des Français tout en titillant leurs tendances nationalistes, de tout ce qui a un lien avec l’inquiétude quant à leur identité et avec leur peur d’un avenir obscur ou quasi opaque, ainsi que ce qui a trait à la crainte des transformations désordonnées qui prennent les Français par surprise et qui placent ceux-ci entre le marteau du libéralisme sauvage et l’enclume du libéralisme technocratique, pour reprendre l’image de l’éminent sociologue et penseur français Pierre Bourdieu (1930-2002).

Depuis les événements de mai 1968 (qui tournèrent la page du gaullisme, il n’y a donc rien d’étonnant à ce que Sarkozy en ait appelé à leur « liquidation » sans aucune vergogne, en dépit du caractère choquant et antidémocratique de ce terme), la France est dans un état permanent de quête épuisante : elle recherche, parfois dans un silence anesthésiant et parfois dans une cacophonie assourdissante, une identité intellectuelle, culturelle et sociale (ou une certaine échappatoire, une certaine liberté, une certaine libération) qui lui permette de sortir de son état de longue tergiversation entre le passé et le présent, entre l’héritage du voisin allemand, à quelques mètres de là, et celui de l’allié américain, par-delà l’Atlantique. La grammaire française comporte un temps verbal appelé « imparfait » qui a permis à un certain nombre de penseurs de transposer ce temps particulier de la grammaire aux règles régissant la vie quotidienne : ils n’ont pas eu grande difficulté à qualifier le « présent » français d’imparfait de l’indicatif.
Bourdieu fut l’un des grands intellectuels unanimement respectés, il faisait partie de ces très rares individus qui ont consacré le plus gros de leurs efforts réguliers, méthodiques et approfondis à l’étude des phénomènes politiques quotidiens dans la France contemporaine, qui ne se sont pas contentés de la simple réflexion abstraite, mais qui se sont également engagés dans l’action, dans la participation directe à la vie de leur société. Cet intellectuel était angoissé au plus haut point par le réseau de relations complexes existant entre le capital contemporain et le discours politique populaire (et a fortiori avec le discours populiste). Il était totalement immunisé contre les séductions des jeux théoriques postmodernes (du type de ceux qu’a diffusés par exemple un Jean Baudrillard, lorsque celui-ci a considéré que la deuxième guerre du Golfe, en 1990, n’a(urait) pas eu lieu !) qui effacent l’histoire en tant que condition première de l’inauguration du jeu.

Rien d’étonnant par conséquent à ce que Bourdieu, en compagnie d’un petit nombre des représentants de cette minorité, ait participé à un meeting resté dans les annales avec des dirigeants syndicaux français pour prendre la décision du déclenchement de la vaste grève générale qui avait paralysé la plupart des secteurs de la vie quotidienne en France vers la fin de l’année 1995. Il n’y avait rien d’étonnant non plus à ce qu’il ait alors mis le doigt sur la profonde faille, sur la profonde plaie réelle que représentait l’aliénation d’une société française perdue entre deux choix aussi difficiles l’un que l’autre, et même aussi amers l’un que l’autre : entre le libéralisme sauvage prônant des réformes erratiques à tout-va et la barbarie sardonique d’une poignée de technocrates pensant connaître le chemin vers le bonheur de la nation mieux que la nation elle-même, avant celle-ci et après celle-ci, voire (au besoin) en son absence.

Le dernier avatar de cette alliance barbare entre des gens tels que ces députés français et le régime syrien est sans doute ces propos du député Mariani à propos d’Assad : « Il a été très clair : il est prêt à procéder à une large ouverture, à recevoir une partie des opposants, à amnistier des gens qui l’ont combattu et à les admettre dans l’armée – à la condition qu’ils respectent le régime. Mais il n’est absolument pas disposé à renoncer au pouvoir ! »

Imaginez un peu ce député, qui a été démocratiquement élu dans son pays, la France : comment peut-il défendre ainsi le chef d’un régime qui n’acceptera « jamais » de se démettre de son pouvoir tyrannique et corrompu qui a pratiqué des massacres en masse et des crimes de guerre, un pouvoir qu’il a de plus reçu en héritage de son père et qui a (à ce jour) assassiné un demi-million de citoyens, tout en exilant des millions à l’intérieur et à l’extérieur des frontières de la Syrie, et qui a utilisé tous les types d’armes, qui détruit la Syrie dans sa totalité à la seule fin de défendre son trône sanglant.

Comment des gens tels que Mariani, Boyer et Myard peuvent-ils aller serrer la main d’Assad, et comment, malheureusement, cette alliance barbare pourrait-elle faire autre chose que pousser des dizaines de jeunes Français, arabes ou musulmans d’origine, à faire le choix de la radicalisation et de l’extrémisme, à se replier sur les pires éléments de leur identité en termes de sclérose, de noirceur, d’isolement et de haine ? Comment ne rejetteraient-ils pas cette démocratie et comment ne passeraient-ils pas avec armes et bagages à « Dâ‘esh » en tant qu’alternative offrant à leur personnalité blessée et humiliée une (illusoire) possibilité de se redresser, ainsi qu’une issue leur permettant de se venger et de rendre la monnaie de leur pièce à ces soi-disant « démocrates » de ces temps plus que troublés, qui revendiquent être les alliés des barbares ?

 



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