Une Syrienne à Paris – PATRICK BESSON

Article  •  Publié sur Souria Houria le 11 août 2012

Maram al-Masri, la célèbre poétesse syrienne en exil à Paris, ne les appelle pas les rebelles, comme le font les journalistes occidentaux, mais les révolutionnaires. Je me récite quelques vers de son nouveau recueil « La robe froissée » (Editions Bruno Doucey, 13 E) : « Regardez ce missile comme il est beau/sans salir vos mains/en une seconde il anéantit/un village/en deux secondes une ville. » Sur la banquette rouge de cette brasserie de Montparnasse où on ne sait pas si les clients sont des touristes du Sud en train de déjeuner tard ou des touristes du Nord en train de dîner tôt, elle a du mal à retenir ses larmes quand on parle de son pays, dont on a du mal à ne pas parler. En Syrie, insiste-t-elle, ce n’est pas une guerre, c’est une révolution. La classe dominante est un clan : celui de la famille Assad. La classe dominée, ce sont tous les autres Syriens, raison pour laquelle, depuis dix-sept mois, il y en a eu tellement dans les rues. Et dans les cimetières. Dans cette lutte pour la liberté, tout le peuple est engagé. Pas seulement des ouvriers ou des paysans : des ingénieurs, des médecins, des professeurs, des fonctionnaires. Des poètes. La Syrie, me dit Maram, aux yeux bleus qui n’arriveront jamais à sécher complètement pendant notre déjeuner, regorge de créateurs, de constructeurs, d’entrepreneurs qui se battent pour une chose : être délivrés de la chape de plomb que la famille Assad fait peser sur eux depuis le coup d’Etat de Hafez le 13 novembre 1970. Ce ne sont pas les alaouites et les chrétiens contre les sunnites, car, parmi les révolutionnaires, il y a des alaouites et des chrétiens. C’est une population excédée et désespérée par quarante-deux ans de dictature et qui, toutes confessions confondues, aspire à vivre normalement dans un monde sans corruption, sans extorsions, sans exécutions. Le danger salafiste ? Maram me regarde, sourit. Cette qualité de sourire qu’on ne trouve que chez les poètes. Les poètes publiés. »Le principal danger, aujourd’hui, ce sont les tueurs d’Assad. Les salafistes, c’est une minorité dans l’ASL. Les Syriens sauront les tenir à l’écart du nouveau pouvoir démocratique. »

De quoi, selon Maram al-Masri, les Syriens auraient-ils besoin ? La fermeture de l’espace aérien et l’ouverture des couloirs humanitaires. Zut, c’est ce que dit BHL.Je ne vais quand même pas être d’accord avec lui, ça ferait trop de peine à mes lecteurs. Maram me parle encore de la Syrie de ses parents et de ses grands-parents, la Syrie délivrée des Ottomans, puis des Français, qui marchait à grands pas élégants – hommes en costume et fez, femmes en tailleur voilées tels qu’on peut les voir sur les photographies du « Livre de la Syrie », d’Amer Bader Hassoun (Damas, 2005) – vers la modernité, la laïcité, le progrès, après quoi il lui fallut rebrousser chemin sous les coups de l’Etat militaire.

A la sortie de La Rotonde, croisé l’écrivain Jean-Marc Parisis, l’un des auteurs Stock de septembre, qui sera bientôt sous les bombes de la rentrée littéraire française.

 

Source : http://www.lepoint.fr/editos-du-point/patrick-besson/une-syrienne-a-paris-09-08-2012-1494358_71.php

Date : 9/8/2012



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