Voyage en enfer dans l’étau d’Alep

Article  •  Publié sur Souria Houria le 21 novembre 2013

Alep (Syrie), envoyée spéciale. L’Humanité.

«Relax ! » dit Alaa. Alors que nous passons le dernier check-point et que nous entrons dans la ville, le tir d’un mortier déchire subitement l’air. « Maintenant que tu es à Alep, tu es en sécurité », assure-t-il tout en se baissant pour éviter d’être dans le champ d’un sniper.

La première fois que je suis venue ici, il y a un peu moins d’un an, je ne portais même pas de voile sous mon casque. Plus tard, après le voile, on m’a demandé de porter un pull long. Puis, après le pull long, quelque chose qui me couvrait jusqu’aux chevilles. Aujourd’hui, il faut aussi qu’à mon annulaire j’exhibe une bague de mariée. « Parce que tu dois toujours marcher aux côtés d’un homme ; l’homme auquel tu appartiens », me dit-on. Et parce que, maintenant, les islamistes commandent. Et parce que la priorité, pour beaucoup d’entre eux, est la charia (la loi islamique  – NDLR), plutôt que Bachar Al Assad. Maintenant que les crimes du régime sont mélangés aux crimes des rebelles, l’accès est refusé aux journalistes. Dix-huit d’entre eux, d’entre nous sont actuellement portés disparus. Et donc, mon casque s’est transformé en voile ; mon gilet pare-balles en hijab. La seule façon d’entrer discrètement dans Alep est de ressembler à un Syrien. Furtivement. « Mais ce n’est pas le voile », me met en garde une femme, qui m’a immédiatement identifiée comme une étrangère à ma peau, à mes doigts. « Pour ressembler à une Syrienne en ce moment, tu dois être sale, émaciée et sans espoirs », dit-elle.

Alep n’est rien d’autre que la faim. La faim et l’islam. Dans les rues, les gens vendent tout. Comme s’ils avaient éparpillé à même le sol leur salle à manger, les théières, les télévisions, les téléphones. Tout. Ou, pour être plus précise, des fragments de tout. Alep n’est que ruines, quelqu’un vous vend une poussette, quelqu’un d’autre, les roues. Dans les allées étroites – préférables aux grandes rues, plus soumises aux tirs de mortier –, au moment de la célébration de l’Aïd, les garçons sont sur le côté droit, utilisant en guise de jouets des kalachnikovs en plastique. La partie gauche est réservée aux filles, déjà voilées.

Les médecins sont pratiquement des enfants

Environ un million de Syriens – ceux qui n’ont pas pu payer les 150 dollars pour une voiture qui les emmènera jusqu’à la frontière turque – vivent ici, dans cette zone sous le contrôle de l’Armée syrienne libre (ASL). Des douzaines d’enfants aux vêtements usés, pieds nus, défigurés par les cicatrices dues à la leishmaniose, une maladie parasitaire, marchent dans les traces de leurs mères, complètement couvertes, noires de la tête aux pieds. Tous ont un bol à la main, cherchant une mosquée pour demander du pain. Ils vous transpercent avec leurs yeux lorsque vous passez près d’eux, comme tous les vrais enfants de la guerre. Ils sont épuisés, ne parlent pas, leurs yeux reflètent l’horreur. Il y a aussi ces enfants fauchés par les missiles d’Assad et dont les morceaux – têtes, bras, jambes  – jonchent les couloirs des hôpitaux. Où les victimes arrivent toujours par deux. Parce que, à Alep, à côté d’un cadavre il y a toujours le corps de celui qui s’est aventuré à le secourir et a été abattu par un sniper. Les médecins sont aussi pratiquement des enfants, des novices en tout cas, « parce que les autres sont soit partis soit morts. Pendant que le monde pense au gaz, nous continuons à être tués par tout autre chose », explique Abou Yazen, vingt-cinq ans, devenu chef des toubibs. Il n’admet pas seulement n’avoir pratiquement pas de stocks de pansements, mais également qu’il n’a pas la moindre idée de comment traiter la majorité des patients. « C’est une chose d’amputer une jambe, c’en est une autre d’avoir affaire à une ischémie. » À l’extérieur, près de l’entrée, une tente avec un seau et une brosse : le seul antidote disponible contre une attaque chimique.

En théorie, les zones tenues par les rebelles ont une administration civile, le Conseil révolutionnaire. Mais il a été nommé de l’extérieur par la Coalition nationale syrienne, qui est l’opposition à Bachar Al Assad créée artificiellement par la communauté internationale. Une Coalition dont personne ne tient compte ici, l’accusant plutôt de discourir sur la Syrie dans le confort d’un hôtel turc cinq étoiles. De toute façon, la nouvelle municipalité ne reçoit que 400 000 dollars des donateurs pour réhabiliter le réseau d’électricité, désinfecter les rues, rouvrir les écoles. Et il n’y a bientôt plus d’argent.

Dans ce contexte, alors que j’avais demandé à rencontrer le gouvernement local, je n’avais aucune raison de m’étonner me retrouver devant la cour islamique, où chaque groupe rebelle a son représentant. C’est ainsi, alors que j’étais à Alep clandestinement, que j’ai été introduite dans la maison de Luay, un membre d’al-Qaida, avec la forme noire de sa femme faisant le café derrière la porte fermée. Je lui demande quelle loi ils appliquent. Il répond : « La charia, la charia », voulant ainsi dire qu’ils ne s’appuient sur aucun code écrit mais sur la volonté des juges. « Parce que, selon notre tradition, les juges sont experts en jurisprudence, ce sont des hommes sages et influents, qui ont la confiance de la communauté. » À la différence près que, à Alep, comme d’habitude, ils sont tous partis ou morts et, donc, les juges sont aussi des novices.

Luay a trente-deux ans. Avant la guerre, il suivait une formation d’avocat. « Ce n’est pas facile, bien sûr, admet-il. D’abord, parce que tout le monde a une arme ici et n’a pas besoin d’une cour pour rendre la justice. Mais, par-dessus tout, il n’est pas facile de s’occuper des crimes commis par les combattants. Saccages, extorsions… Lorsque nous avons tenté d’instruire un dossier contre Nemer, le chef d’une des milices les plus violentes, ses hommes ont encerclé le tribunal jusqu’à ce que nous abandonnions les charges. »

Traverser ALEP est comme jouer votre vie aux dés

D’un autre côté, cette même cour a promulgué une interdiction d’emprunter la Karaj Al-Hajez, plus communément désignée « rue des snipers », parce qu’elle marque la séparation entre les deux parties d’Alep (l’une tenue par les rebelles, l’autre par le gouvernement central). Comme dans un livre de Stephen King, elle est dominée par les trois minarets d’une mosquée. Traverser est comme jouer votre vie aux dés. La cour a fait apposer un panneau sur lequel on peut lire : « Il est interdit de transporter de la nourriture ou des médicaments. » Car si, auparavant, le régime a assiégé et affamé la partie de la ville tenue par les rebelles, ce sont maintenant les rebelles qui, ayant pris possession de toutes les routes entrant dans Alep, assiègent et affament la partie de la ville tenue par le régime.

Malgré tout, les gens scotchent des côtelettes de viande sur leur corps ou remplissent des téléviseurs d’œufs durs. Parfois, un tir sec. Quelqu’un meurt. Pendant une demi-heure, une heure, la rue se vide. Le corps reste là, en plein soleil. Un chat vient le renifler. Puis un premier habitant, timidement, surgit d’une rue adjacente. Il hésite ; se décide à traverser, rapidement. Un second, puis un troisième, arrive. Bientôt la rue s’est de nouveau remplie. Le corps est toujours là. Dans les minarets, les snipers attendent, patiemment !

Les Syriens ne se réfèrent plus aux « zones libérées », mais à Alep Est et Alep Ouest. Sur leurs téléphones mobiles, ils ne vous montrent plus les photos de leurs fils ou de leurs frères tués par le régime, mais simplement les photos, les belles photos d’Alep avant la guerre. Parce que, ici, plus personne ne combat le régime. Les rebelles se battent entre eux. Ceux qui ne sont pas occupés par les pillages et les extorsions sont occupés avec l’État islamique d’Irak et du Levant (Isis), le groupe lié à al-Qaida dont le but est l’instauration d’un califat et qui prétend se faire appeler Al-Daoulat, l’État. Comme un nouveau régime. « Nous sommes moins libres qu’auparavant », assure un membre d’une des rares ONG encore présentes à Alep. « Parce que, avant, si vous restiez en dehors de la politique, personne n’interférait dans vos choix privés. Maintenant, ils interdisent la musique, l’alcool, les cigarettes. »

La ligne de front ne bouge pas. Dans la vieille ville, l’unité de l’Armée syrienne libre avec laquelle j’étais « embedded » (embarquée), il y a un an, est à la même place. Le quartier de Salaheddine aussi. Les maisons, défoncées par les tirs d’artillerie, restent vides. Dans l’une, en ruine, on aperçoit une lampe et un rideau qui se balancent sous les rafales de vent, vestiges de vies normales. Dans un coin, pelotonné sur une chaise, l’habituel chat qui semble endormi. En réalité, il est mort.

Sur les rives, tout n’est que taudis

La guerre est devenue si naturelle que, lorsqu’un mortier entre en action, les enfants ne tournent même plus la tête. Ce n’est que lorsque des rafales retentissent qu’ils se querellent. « C’est une doshka », dit Ahmed, six ans. « Non, c’est une kalachnikov à canon court », rétorque Omar, le même âge. « Tu entends ? C’est plus léger qu’un draganov. »

Le lieu le plus emblématique, la vraie ligne de front en fin de compte, est Bustan Al-Qasr. Cet endroit a toujours été l’épicentre des manifestations du vendredi, le déclic pour tout. Mais, ce jour-là, ne participent à la manifestation que des enfants. Parce que les autres sont partis ou sont morts. Et ceux qui ne sont ni partis ni morts ont simplement disparu. Comme Abou Maryam, l’un des militants les plus remarqués. Traqué par le régime puis par les rebelles, il a été finalement arrêté par les islamistes de l’Isis. Il a disparu. La manifestation est dirigée par son neveu, Nasma. Pas d’essence. Ils poussent une voiture sur laquelle sont placés les haut-parleurs.

En revanche, ceux qui n’ont pas disparu sont les déplacés, installés dans un camp, abrités par la rivière. Sur les rives, tout n’est que taudis, des assemblages de bric et de broc, de la tôle, des planches, des morceaux de plastique. Soudain, vous réalisez que vous êtes au milieu de tout ça, qu’il y a des femmes, des enfants, des vieillards, estropiés et muets, des bouches vides de dents, un garçon atteint du syndrome de Down à même le sol, son dîner fait de riz et de vers posé sur un morceau de carton.

Ibtisam Ramdan, vingt-cinq ans, vivait ici avec ses trois enfants et la tuberculose sur le déversoir rance d’un égout. Mais un jour, elle s’est aventurée dehors avec le plus jeune de ses fils, à la recherche de pain. Elle n’a trouvé qu’un sniper. Ses deux autres enfants étaient affamés. Il était trop dangereux de les rejoindre, jusqu’à ce qu’un mortier les réduise finalement en poussière.
Quelques mètres plus haut, là où se rejoignent Alep Est et Alep Ouest, la rivière régurgite les restes d’hommes exécutés d’une balle dans la nuque, les mains liées. On ne sait pas qui ils sont. Des rebelles exécutés par des loyalistes ou des loyalistes exécutés par des rebelles ? Cela dépend d’où on se place. Ou peut-être simplement du courant.

Source: http://www.humanite.fr/m/monde/voyage-en-enfer-dans-l-etau-d-alep-553422



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