Vu de Syrie : la dernière trahison du peuple syrien

Article  •  Publié sur Souria Houria le 30 juin 2013

Par Jean-Pierre Filiu, professeur des universités à Sciences Po Paris, auteur de « Le Nouveau Moyen-Orient » (Fayard, 2013)

Cela fait désormais plus de deux ans et deux mois que Bachar al-Assad torture son peuple, coupable d’avoir osé lui résister. A chaque fois que la communauté internationale a semblé faire mouvement, le despote de Damas a choisi l’escalade d’une violence de plus en plus atroce. L’été 2011 voyait la solidarité avec les manifestations pacifiques se généraliser dans le monde, Bachar a donc lancé ses chars à l’assaut des bastions de la contestation, la contraignant à se militariser progressivement. Durant l’hiver suivant, les observateurs arabes auraient pu alimenter une dynamique d’apaisement, voire de cessez-le-feu, le dictateur a réagi en mobilisant des milices de supplétifs. Ces sinistres chabiha, avec droit de pillage et de cuissage sur les populations désarmées, ont rythmé de leurs carnages le déroulement de la mission de Kofi Annan, au printemps 2012.

Le conflit en Syrie est triplement asymétrique. Il oppose une machine de terreur, cohérente et implacable, celle de « l’Etat de barbarie », pour reprendre l’expression du regretté Michel Seurat, à une révolution qui a pris les armes par défaut, et qui demeure marquée par le localisme de ses commandants. La deuxième asymétrie repose sur le décalage terrible entre la co-belligérance active de la Russie et de l’Iran, d’une part, et les vaticinations du camp occidental, d’autre part. La troisième asymétrie favorise un régime déterminé, pour demeurer en place, à tout mettre en œuvre, y compris les formes ultimes de destruction, à une coalition révolutionnaire, fondamentalement patriote, et dès lors bridée jusque dans ses excès. La non-intervention, dans un tel contexte, vaut complicité passive ou active avec un système criminel et mafieux.

L’Union européenne a toujours réagi trop faiblement et trop tard, face à la descente aux enfers infligée à la Syrie et à son peuple. Le principal facteur de déstabilisation régionale ne réside pas dans la composition confessionnelle ou les contradictions ethniques de la Syrie, mais dans le régime implacable qui a feint de jouer la carte jihadiste contre la Jordanie, la carte chiite contre le Liban, la carte palestinienne contre Israël, la carte kurde contre la Turquie, le tout pour sauver « la Syrie des Assad ». Qui veut éviter une crise régionale d’une ampleur sans précédent doit œuvrer à la chute la plus rapide du régime de Bachar al-Assad. Et c’est bien parce que ce régime est condamné qu’il est porteur de chaos, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières de la Syrie.

C’est tout à l’honneur de la France d’avoir été à la pointe de la reconnaissance internationale de la Syrie révolutionnaire, celle qui représente dans sa diversité et sa vitalité l’alternative populaire à la dictature des Assad. Mais il n’a pas été tiré toutes les conséquences de ce transfert de légitimité du despote vers ceux qui le combattent. Si les révolutionnaires incarnent la Syrie d’aujourd’hui et de demain, alors nul ne saurait leur dénier le droit à la résistance contre la tyrannie, le droit de légitime défense de leurs compatriotes. Bachar al-Assad a pu constater que l’emploi des blindés, puis de l’artillerie, puis de l’aviation, puis des missiles Scud contre sa propre population finissait par être banalisé, et donc accepté par la communauté internationale.

Le veto de la Russie et de la Chine au Conseil de sécurité de l’ONU conforte tous les Clausewitz en chambre, prêts à faire la guerre jusqu’au dernier Syrien. Il est pourtant évident que, sauf à disposer de matériel antiaérien et antichar, la coalition révolutionnaire n’a aucune chance de pouvoir établir une autorité alternative sur une portion du territoire authentiquement « libérée ». Toutes les conférences internationales du monde ne sauraient suppléer l’incapacité de l’opposition à protéger son peuple face aux bombardements quotidiens de la dictature. Nul ne saurait s’étonner que, face à un tel abandon, les jihadistes s’engouffrent dans la brèche, et que, renvoyant dos à dos Occidentaux et Russes, ils se posent en unique recours à une population assiégée de toutes parts.

A la veille de ce printemps 2013, François Hollande a enfin défié l’omerta internationale en appelant à lever l’embargo européen sur l’armement de la révolution syrienne (Bachar, alimenté par des norias de matériels russes et iraniens, avec conseillers en prime, se moque bien de telles restrictions). Paris et Londres ont commencé à travailler en ce sens. Mais cette dynamique, combattue au sein même de l’UE, a été brutalement interrompue. L’administration Obama, tout au mirage d’un grand marchandage avec la Russie sur le nucléaire iranien et les dossiers stratégiques, fait durer le martyre syrien. Cela fait bien longtemps qu’il n’y a plus que des mauvaises options sur la table. Mais, après avoir abandonné le peuple syrien à « l’Etat de barbarie », ne livrons pas ses organisations de résistance à la surenchère jihadiste.

Cette deuxième trahison du peuple syrien reviendrait nous hanter. Car pire qu’un crime, elle est une faute, dont nous mesurerons trop tard le prix.

Source : http://www.defense.gouv.fr/irsem/publications/lettre-de-l-irsem/lettres-de-l-irsem-2013/lettre-de-l-irsem-n-4-2013/dossier-strategique-quels-interets-francais-et-europeens-en-mediterranee/vu-de-syrie-la-derniere-trahison-du-peuple-syrien



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