Syrie : rencontre avec trois héroïnes de la révolution

Article  •  Publié sur Souria Houria le 18 mars 2012

Il y a un an, la révolte contre Bachar al-Assad débutait en Syrie. Depuis, plus de 8 000 personnes ont été tuées selon les Nations unies. Chaque jeudi soir, des Syriens se retrouvent dans un petit restaurant du 10ème arrondissement à Paris. Et chaque samedi après-midi, place du Châtelet, ils tentent d’attirer l’attention des Français sur le massacre qui continue de se dérouler dans leur pays. Nous avons rencontré trois femmes syriennes, héroïnes anonymes de la Révolution. Elles témoignent à visage découvert et nous racontent leur combat pour la liberté.

> Rassemblement en soutien au peuple syrien ce jeudi 15 mars à 18h30 sur le parvis de l’Hôtel de Ville, à Paris. Le 21 mars, soirée au New Morning. > Découvrez le site de l’association Souria Houria (Syrie Liberté).

Par Emilie Poyard – Le 15/03/2012

Manal 40 ans arrivee en France en janvier dernier

Manal, 40 ans, arrivée en France en janvier dernier

Un jeudi soir, un petit restaurant tout près des Grands Boulevards. C’est devenu le quartier général des Syriens arrivés depuis peu à Paris. On se retrouve ici pour partager des nouvelles, un repas, des angoisses mais aussi un formidable espoir. L’espoir d’une Syrie un jour libérée. Cette femme qui tait son nom pour protéger sa famille restée en Syrie vit à Paris depuis vingt ans. Une semaine après le début de la Révolution, elle a décidé d’inviter chez elle les Syriens qu’elle connaissait pour discuter. « Ils avaient peur, mais on a quand même réussi à faire venir une douzaine de personnes. Et nous avons décidé de nous voir la semaine suivante. » De rencontre en rencontre, tous s’interrogent : que faire ? Le groupe « Souria Houria » (Syrie Liberté) va naître. L’idée ? Soutenir la révolte du peuple syrien et interpeller les Français sur la répression. Ce soir, ils seront tous réunis devant l’hôtel de ville à Paris, pour soutenir ceux qui combattent la répression à des milliers de kilomètres d’ici.

« Les soldats les ont encerclés et ont tiré sur la foule. »

Elle est arrivée en France le 20 janvier dernier. Un ami leur a prêté un appartement, les enfants ne vont pas à l’école. Leur quotidien ? « Attendre des nouvelles ». Manal a 40 ans et la Révolution, elle l’a vécue dès le début. La menace et la terreur également. « Dès le premier jour, Aymane, mon mari était le seul à se rendre dans les radios et à informer la population de ce qui était en train de se passer. Il a été rapidement obligé de quitter la maison, les forces de sécurité avaient un mandat d’arrêt contre lui, et ont même essayé de le kidnapper ». La vie quotidienne n’aura plus jamais la même saveur pour Manal, Aymane et leurs deux enfants de 12 et 16 ans. « Au mois d’avril dernier, il y a eu trois massacres, dont un tout près de moi : il y a eu 60 morts en 10 minutes. Ils ont demandé à tous les villageois de venir soutenir le régime, ils sont venus à pied, la sécurité les a laissé passer, et ils ont commencé à accrocher des slogans pour la paix. » Manal a soudain les yeux plein de larmes. Elle reprend : « Tous les gens étaient à côté d’une pompe à essence. Tout d’un coup, les soldats les ont encerclés et ont tiré sur la foule. Certaines personnes étaient venues en pantoufles, il y avait plein de pantoufles par terre… » Des images qu’elle n’oubliera jamais, triste reflet de la répression du régime de Bachar al-Assad contre les manifestations.

« Les enfants sont tellement contents de manifester à Paris : il n’y a pas de danger. »

La mobilisation de la famille ne faiblit pas, bien au contraire. Le directeur de l’école a même souvent appelé Manal, pour l’avertir que le petit dernier était parti… manifester. Pour le protéger, et pour qu’il puisse continuer ses études, Manal prend un jour la décision de se rendre dans le village où elle est née. « Je ne sais même pas comment on a réussi à y aller, c’était vraiment dangereux. A un barrage, des soldats m’ont reconnue comme étant la femme d’Aymane, j’ai laissé mes enfants à ma sœur. Mon fils pleurait. J’ai fait comme si je ne le connaissais pas, pour ne pas qu’ils comprennent que c’était mon fils. » La peur que lui aussi soit emprisonné. Car en Syrie, les enfants sont nombreux à connaître la prison.

Arrêtée plusieurs fois, Manal répond toujours la même chose aux hommes qui l’interrogent et cherchent à savoir où se trouve son mari : elle prétend vouloir divorcer depuis longtemps. A Damas, Manal aide à la logistique des hôpitaux montés clandestinement. Son mari a réussi à arriver sain et sauf en Jordanie, elle va alors tout faire pour le rejoindre avec leurs enfants. « Nous avons été obligés d’aller en Jordanie à pied, mais un Syrien rencontré sur la route a risqué sa vie pour nous emmener en voiture ». Elle ne cesse de louer la solidarité de tous ceux, anonymes, qui leur ont permis de rester en vie. Et rappelle que lorsqu’elle a quitté la Syrie, des enfants étaient encore emprisonnés. Chaque samedi, la petite famille se rend désormais place du Châtelet. « Les enfants sont tellement contents de manifester à Paris : il n’y a pas de danger. »

Ninar 24 ans Ils m ont frappee a nouveau.

Ninar, 24 ans : « Ils m’ont frappée à nouveau. »

Pas de danger, c’est sûr. Mais loin d’être apaisées, les femmes syriennes redoublent d’angoisse pour leurs proches restés en Syrie et se sentent parfois impuissantes. C’est le cas de Ninar, 24 ans, diplômée en théâtre. Elle n’oubliera jamais la journée du 25 mars 2011, où après une manifestation à Damas, elle a été arrêtée et détenue pendant douze heures. « Nous étions en train de manifester, je prenais des photos quand des hommes en civil nous ont donné des coups. Un garçon a essayé de me protéger, puis il est tombé au sol, il ne bougeait plus, je pense qu’il était décédé. Les soldats nous ont embarqués dans un bus, où se trouvaient plein d’enfants. Certains étaient blessés, il y avait plein de sang partout, une odeur de sang très forte. Ils m’ont mis dans une pièce toute seule, et les soldats ont battu des hommes devant moi. Quand ils ont su que j’étais alaouite, (ndlr : communauté du président Bachar al-Assad), l’interrogatoire est devenu plus dur encore. Ils m’ont frappée à nouveau ». Après sept heures d’interrogatoire, des hommes emmènent Ninar dans une autre pièce, où se trouve l’ami avec qui elle se mobilisait contre le régime : « ils étaient en train de le frapper et ils voulaient que j’assiste à cela ». Une fois libérés, « on avait tellement peur qu’on n’allait pratiquement plus dans les manifs ».

Ninar est depuis deux mois à Paris, avec sa mère. Fille unique, Ninar tourne en rond dans la capitale. « J’ai plein d’amis en prison. Et d’autres dont je n’ai aucune nouvelle, nous ne savons absolument rien. Je trouve que c’est pire d’être à Paris qu’en Syrie car je ne peux rien faire ici, à part faire passer ce message. Il n’y a aucune solution à cette situation. Enfin si, une seule : que le régime de Bachar al-Assad parte ».

Manal rebondit sur ce que dit Ninar, elle craint pour le futur : « il y a près de 80% de Syriens qui n’ont pas de travail. D’autres sont désormais armés, mais comment après la chute du régime vont-ils pouvoir reprendre le travail ? Il faut leur offrir un job, et surtout il ne faut pas armer le peuple, ce n’est pas une solution ».

Hala 41 ans Je me sens totalement paralysee.

Hala, 41 ans : « Je me sens totalement paralysée. »

Assise un peu plus loin, Hala fait des allers-retours entre Paris et Damas depuis des années. Cette comédienne syrienne de 41 ans se dit « très inquiète et pas très heureuse en ce moment ». « Je regarde la télévision, les morts, la destruction et je me sens totalement paralysée. » Avant la Révolution, Hala rencontrait peu de Syriens à Paris mais là, elle en a « besoin ». Elle réussit trop peu souvent à avoir des nouvelles de ses proches par Facebook et Skype. Accro aux sites d’infos, quand les nouvelles sont inquiétantes, son quotidien aujourd’hui, elle attend le lendemain pour vérifier, comparer, s’informer. « Les femmes syriennes sont très fortes. » Son rêve ? « Que le régime tombe, qu’on reconstruise le pays, avec la démocratie et la liberté d’expression : c’est ce que mérite le peuple ». Quand nous l’avons rencontrée, Hala  était aussi en colère. Elle trouvait « la communauté internationale silencieuse » et ne comprenait pas qu’aucun pays n’ait retiré officiellement son ambassade. Ce n’est que le 6 mars dernier que la France a décidé de fermer son ambassade en Syrie, afin de dénoncer le scandale de la répression conduite par le régime de Bachar al-Assad.

source: http://www.elle.fr/Societe/Les-enquetes/Syrie-rencontre-avec-trois-heroines-de-la-revolution-1964104



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