Syrie : sous les tirs, la guerre des images – CORDÉLIA BONAL

Article  •  Publié sur Souria Houria le 6 août 2012

A Homs, le 24 juillet.

Fallait-il poster sur YouTube les images de l’exécution sommaire par des soldats de l’Armée syrienne libre d’un chef de clan réputé pro-régime ? La vidéo, violente, peu claire, tournée semble-t-il mardi à Alep, marque un tournant dans la guerre des images en Syrie. Guerre cruciale menée sur la Toile depuis le tout début du soulèvement, avant même l’arrivée des premiers chars. Manifestations, corps atrocement mutilés, décombres, tirs de mortiers, prisonniers… Entre précieux travail d’information et dérives propagandistes, le flux des vidéos postées par des militants de l’opposition est aujourd’hui quasi continu, malgré les efforts de court-circuitage du régime. Au point de donner l’impression d’assister à la guerre en direct sur YouTube, sans filtre ni réelle mise en contexte. Comment sont prises ces vidéos ? A quel prix, dans quel but ?

Les premières vidéos ont été réalisées dès mars 2011, au moment des premières manifestations et de leur répression. Des images tremblotantes filmées au téléphone portable. «Dès le début, avant même l’apparition généralisée des armes, des groupes de jeunes qui voulaient imiter les révolutions tunisienne et égyptienne ont commencé à filmer spontanément», se souvient Moustapha Hijazi. Médecin syrien installé à Paris, il a d’abord été sollicité par ses proches restés à Homs pour traduire ces vidéos. Actif sur le front du secours médical au sein de l’UOSSM (Union des organisations syriennes de secours médicaux), il participe aussi à l’envoi sur le terrain de matériel pour filmer et diffuser les images, au sein du Smart (Syrian media action revolution team France), un réseau financé par les dons d’expatriés syriens. «L’objectif, dès le départ, c’était de témoigner. Le régime cherchait à nous faire passer pour des terroristes, des salafistes. Il fallait montrer au monde que notre révolution était civile, juste, pacifique. Filmer est devenu un travail à part entière.»

«C’est le régime qui a le premier provoqué cette guerre de l’image»,lui fait écho Rabee Al-Hayek, cofondateur de l’association de soutien à la révolution Souria Houria«En l’absence de médias interdits de séjour, il nous fallait témoigner, documenter la réalité des faits.» A Homs, avant l’arrivée (restreinte et clandestine) de journalistes étrangers, les vidéos furent longtemps la principale fenêtre sur la ville martyr. Le seul témoignage ou presque d’un massacre à huis clos. Leur diffusion, facilitée par la couverture réseau du Liban voisin, fut le fragile et glaçant révélateur des blessés, des torturés, des morts, des quartiers ravagés.

Un peu plus tard, c’était toute l’horreur des massacres de Houla et de Treimsa qui surgissait sur Youtube:


Assez vite, les jeunes activistes se sont organisés en comités locaux (les «LCC») et équipés. Des Etats-Unis, de France, de Grande-Bretagne, des collectifs comme Smart leur font parvenir clandestinement des petits caméscopes, des téléphones satellitaires, de quoi payer les (chers) abonnements pour les transmissions… Mais aussi de petites caméras cachées, clipées au pare-brise d’une voiture ou épinglées sous le voile d’une militante pour ne pas se faire repérer par les snipers.

Si l’état de leur connexion le leur permet, les activistes postent directement sur YouTube, Bambuser (site de diffusion en streaming néanmoins régulièrement bloqué en Syrie), Facebook et Twitter (parmi les très nombreux comptes, on peut citer @AnonymousSyria), via des proxys et connexions à peu près sécurisées (au moyen du logiciel Tor par exemple). A défaut, ils transmettent les fichiers à des relais militants à la frontière, qui se chargent de les uploader sur des réseaux comme Shaam News.

Les vidéos peuvent aussi être envoyées directement à Al-Jezira ou Al-Arabiya. Au fil de la révolution, les grandes chaînes ont identifié des «net-citoyens» jugés de confiance, qui ont fait office de correspondants. La plupart des activistes disent refuser de se faire payer les vidéos ou de négocier des exclusivités, mais expliquent que certaines chaînes, comme Al-Jezira, leur fournissent matériel et connexion satellitaire. Dans l’ensemble, la règle semble être celle de la diffusion la plus rapide et la plus large. Enfin, certains rushs ne sont pas diffusés immédiatement mais réservés à la documentation future de la révolution.

A l’arrivée, des images brutes, d’une poignée de minutes tout au plus, rarement montées, souvent sans autre commentaires que le bruit des explosions et les «Allah Akbar». Bien que toujours datées et situées, elles restent difficilement authentifiables. A l’étranger, la diaspora syrienne mobilisée joue un rôle clé de traduction et de diffusion. De vérification aussi. Car entre les vidéos bidons insérées dans le flux par le régime pour brouiller les pistes et celles tout aussi sujettes à cautionpostées par des opposants eux-mêmes, le risque est de décrédibiliser toute la chaîne.

«On vérifie systématiquement», assure Naïm, jeune Homsi installé en France et qui collabore à divers collectifs de soutien à la révolution.«Prenez une vidéo envoyée depuis tel ou tel quartier de Damas. Direct, on appelle nos contacts là-bas, on trouve des témoins oculaires de la scène, on vérifie si ça colle au niveau des bâtiments. En cas de doute, on met un signal d’avertissement sur la page où est postée la vidéo.» Pour faciliter l’authentification, les activistes sur le terrain ont eux-mêmes pris l’habitude d’intégrer quand ils le peuvent des points de repère dans le champ (immeubles identifiables, panneaux…) ou de placer au premier plan un papier signalant le lieu et la date.

«La branche médiatique des combattants»

«En parallèle de ces « journalistes de terrain », se sont formées des équipes « HT »  – pour « haute technologie » – chargées de leur apprendre comment sécuriser une connexion, ce qui est traçable ou pas… Et des équipes chargées de la formation à la prise de vue et au montage», explique Rabee Al-Hayek, de Souria Houria. Une véritable petite armée mobile et relativement structurée.

Peu à peu, les jeunes filmeurs se sont fondus dans les rangs de l’ASL.«Ce sont des civils, mais ils évoluent à côté des militaires, et sous leur protection amée. Ils sont devenus la branche médiatique des combattants», décrit Moustapha Hijazi. Certaines vidéos sont de vrais reportages embarqués, comme celle-ci, de plus de huit minutes, datée du 23 juillet dans le quartier d’Hanano à Alep.

Sur les terrains de combats, il arrive que les soldats de l’ASL filment eux-mêmes. A Alep ces derniers jours, pas un char capturé (voir la vidéo ci-dessous), un hélico du régime touché ou une attaque de commissariat qui ne soient filmés, comme autant de prises de guerre à mettre au crédit des insurgés.

«Aujourd’hui, la bataille médiatique se joue clairement sur le terrain des opérations militaires», confirme Sara Grira, journaliste de l’équipe des observateurs de France 24, qui a noué des liens solides avec des jeunes caméramans sur le terrain. «A Alep, l’ASL a mis sur pied de vraisbureaux de communication militaire. Ils enrôlent de jeunes caméramans qui suivent les unités et leur remettent leur images. Ça leur permet d’avoir des vidéos beaucoup plus fortes et d’en contrôler la diffusion.»

Pour Naïm, «dans les vidéos de l’ASL, il y a nettement aujourd’hui une dimension de propagande. Ils savent bien que ce type d’information a un impact très fort sur le terrain sur le moral des troupes ou sur les soldats du régime qui pensent à déserter.» A l’inverse, «faute de matériel pour filmer, des villes pauvres comme Deir el-Zor, pourtant sous le feu du régime, sont complètement oubliées des médias»,souligne-t-il.

Malgré les précautions – bouger sans cesse, transmettre vite pour déjouer la surveillance des connexions, recourir à des serveurs sécurisés – nombre de ces cyberactivistes ont payé le prix fort leur activité. Arrêtés, torturés, tués. «On n’imagine pas les sacrifices et le coût humain que représente la diffusion de ces vidéos, insiste Moustapha Hijazi. Dans la première phase du mouvement, filmer les manifestations était considéré par le régime comme le crime le plus grave, la trahison ultime. Ces jeunes de 20, 25 ans positionnés à l’arrière des manifestations pour ne pas filmer les visages étaient en première ligne.»

Les dernières images tournées par ces hommes sont ainsi tragiquement, parfois, celles de leurs derniers instants. Comme cet activiste ciblé par un char en juillet 2011 à Alep, ou cet autre, en septembre 2011. Beaucoup citent l’histoire de Basel Shehadeh (photo, DR), jeune Syrien chrétien, étudiant en réalisation aux Etats-Unis, qui a décidé de revenir à Homs filmer la révolution et a formé une quinzaine de compatriotes à la prise de vue. Avant d’être ciblé le 28 mai dernier par un bombardement qui lui a coûté la vie. Ou de cet activiste qui fut peut-être le premier cyberreporter de la révolution lors des manifestations initiales à Deera, aujourd’hui exilé, mais dont la maison a été brûlée et la famille arrêtée.

Certains, comme Rabee Al-Hayek, demandent que ces jeunes se voient attribuer le statut de journaliste dans la «nouvelle Syrie» : «Ils ont véritablement fait un travail de journaliste, au péril de leur vie. Sans eux, la révolution n’aurait pas pu continuer. On leur doit énormément.»

A Homs, le 24 juillet. (Photo postée sur le réseau Shaam News. Reuters)

source: http://www.liberation.fr/monde/2012/08/03/syrie-sous-les-tirs-la-guerre-des-images_837517



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